Un projet du Programme de Recherches La Bible en ses traditions AISBL
Dirigé par l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem
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5 Byz S TREn effet, qu'il y ait NesAyez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus :
5 En effet ressentez en vous ce qui est aussi dans le Christ Jésus :
6 lui ayant de fait
Valors qu'il était en forme de Dieu
il n’a pas considéré comme une usurpation d'être égal à Dieu
6 ...
7 mais il se vida de soi
Vs’anéantit lui-même prenant une forme d'esclave
s'étant rendu
Vdevenu semblable aux hommes
et reconnu à sa figure comme un homme
7 ...
8 il s’abaissa
Vs'humilia lui-même devenant obéissant jusqu’à la mort,
mais la mort de la croix.
8 ...
1–30 Présentation générale
Paul propose aux Philippiens un itinéraire fondé sur l’exemple du Christ.
7 La « kénose » : aux origines d'un thème théologique majeur Il ne faut peut-être pas chercher dans ce texte poétique un exposé théologique rigoureux ni préciser excessivement le sens de la « kénose » à partir du contexte. L’« anéantissement » désigne avant tout l’incarnation : c’est le Seigneur préexistant qui, en assumant la nature humaine, « se réduit à rien ». Une fois devenu homme, le Christ est soumis à la mort, même si celle de la croix est particulièrement cruelle.
Le sujet de ekenôsen n'est pas le Christ incarné, mais le Seigneur préexistant que l'assomption de la nature humaine ''réduit à rien'' ; expression légitime à une époque où l'on n'avait pas encore défini qu' ''Il'' avait une seule Personne et deux natures. Le meilleur parallèle est 2Co 8,9 : 'eptôcheusen plousios ôn. Il se fit pauvre, quoiqu'il fût riche » ( →, 402s).
5 en effet Omission dans א A B D Y 33 81. Sa présence attestée chez de nombreux témoins souligne le lien entre cette exhortation et ce qui précède. Ce pourrait être donc un ajout ultérieur (lectio facilior).
7b hommes Variante P46 : homme (au sg.).
7c reconnu Traduction littérale « trouvé ».
9b un Ou « le » ? (Variantes) L’art. devant onoma spécifie qu’il s’agit du nom divin.
6a ayant de fait (Gr) Connotation Huparchô, dans le NT, indique une situation de fait, naturelle ou acquise (Ph 3,20 ; Rm 4,19 ; 1Co 11,7.18 ; 12,22 ; 13,3 ; 2Co 8,17 ; 12,16).
6a forme Ambivalence sémantique : apparence ou essence ?
Le terme morphê se rencontre dans le grec classique pour évoquer le corps humain et sa beauté. Dans le domaine des artefacts, il s'applique aux statues, pas aux images.
Le recours au vocabulaire renvoyant à la perception extérieure du comportement du Christ (Vocabulaire Ph 2,7bc) va dans le sens de la fonction d’exemple de ces v. bien mis en valeur par la tradition chrétienne (Tradition chrétienne Ph 2,1–11).
Si morphê (V : forma ; S : dmwt’ , litt. « ressemblance ») dénote l’extériorité, le modelé, il renvoie aussi à la réalité sous-tendue par cette dimension apparente. C'est d'autant plus possible si l'on admet sous le terme grec un substrat hébreu ou araméen tel que dmwt ou çelem (cf. Gn 1,26).
La signification de ce mot est presque identique à celle d' « image » (eikôn) et les deux termes sont utilisés dans G de manière interchangeable ; la « forme de Dieu » est donc synonyme d' « image de Dieu », qui est le qualificatif attribué à Adam (Gn 1,27 ; 1Co 11,7) et au Christ (2Co 4,4).
Morphê ressortit de fait au vocabulaire de l'apparition divine dans le judaïsme du second Temple (Littérature péritestamentaire Ph 2,6a). Cela préparait l’interprétation dogmatique (christologique) qu’en ferait la tradition chrétienne (Tradition chrétienne Ph 2,6a).
6b égal De condition ou de traitement ?
7a esclave Ou « serviteur » ? Cette autre traduction, tout aussi légitime, renverrait plus explicitement à la figure du serviteur d’Isaïe (Intertextualité biblique Ph 2,7b).
7c figure Connotation « Figure » traduit schêma qui désigne l’apparence extérieure (Vocabulaire Ph 2,6a) ; cf. 1Co 7,31. V lit habitu inventus ut homo.
9a exalté Connotation divine Huperupsoô, utilisé dans G presque toujours pour Dieu (Ps-G 96,9 ; Dn 3), exprime l’attribution au Christ par Dieu de la seigneurie universelle sur l’univers.
9b donné Connotation de gratuité Echarisato, litt. « faire grâce, donner gratuitement ».
9b nom Bien plus qu’un appellatif le →Nom participe, de quelque manière, de la réalité qu'il vise. On touche ici à l'un des fondements juifs (Littérature péritestamentaire Ph 2,9b) les plus anciens de la christologie (Tradition chrétienne Ph 2,9b).
5 entre vous Ou « en vous » (ambiguïté)
7a prenant Fonction explicative : « pour prendre » ? Ce part. aoriste explicite ce que signifie « se vider », tout comme les deux aoristes successifs « étant rendu » et « reconnu ».
7b étant Ambiguïté à fort contenu théologique Le part. de ginomai (« devenir ») pourrait aussi se traduire « devenant ».
8b mais L’adverbe est mis pour de, qui renforce le mot précédent.
6 Reversio Les v.6-7a et 7b-8 forment un parallèle strict. L’abaissement procède en deux étapes : renoncement à l’égalité de traitement, assimilation à la condition humaine jusqu’à l’extrême.
6a forme Diaphore Le même mot grec morphê est utilisé au v.7.
7a se vida Métaphore énigmatique car rien ne spécifie de quoi le Christ s’est vidé. De nombreuses interprétations furent proposées (Tradition chrétienne Ph 2,7a Théologie Ph 2,7a).
7a esclave Caractérisation ambivalente de Jésus Noter le contraste avec le « Seigneur » du v.11.
8b mais la mort de la croix Soulignement
Ce bref développement souligne le caractère extrême de l’obéissance du Christ par la manière dont il meurt : sur la croix, supplice le plus abject dans la mentalité d’alors (Milieux de vie Textes anciens).
9a exalté Écho Huperupsoô rappelle hupo de hupêkoos (v.8) soulignant ainsi le lien entre l’obéissance du Christ et la réponse du Père.
9b un nom qui est au-dessus de tout nom Insistance
(reprise d’un terme en début et en fin d’une proposition). Cette figure répond à l’abaissement des v.7s.
Ce nom est celui de « Seigneur », comme le révèle le v.11.
6–11 Éloge (encomium) ou hymne ?
8b la croix Pire supplice de l’Antiquité La crucifixion était un mode d'exécution très répandu dans l'Antiquité pour des peines politiques ou militaires : elle assouvissait les instincts de vengeance des puissants et constituait une force de disuasion sans égale. Considérée comme le supplice le plus cruel, elle était en outre précédée de la flagellation. Plutôt destinée aux esclaves, aux criminels et aux ennemis militaires, elle ne devait normalement pas être appliquée aux citoyens romains, sauf en cas de rébellion contre Rome (→ B.J. 2,75.241.253.306 ; 3,321 ; 5,449 ; →A.J. 20,102). Textes anciens Ph 2,8b ; →La crucifixion et les Juifs au 1ers.
6–11 Des connotations subversives dans le contexte ancien ?
Un mythe ancien de rébellion cosmique, dont il reste des vestiges dans les textes d'Ougarit, est p.ê. à l'origine de plusieurs textes bibliques (Intertextualité biblique Ph 2,6–11 Inversion) auxquels ce passage fait allusion : un souverain a le projet de s'élever par-delà les étoiles du ciel pour devenir comme un dieu, mais il se retrouve précipité plus bas que terre.
Plutarque décrit l'entreprise de domination d'Alexandre le Grand en une longue période structurée en ouk... alla, et usant du symbolisme de l'habit (à propos de sa coutume de s'habiller en Asiate pour gagner la sympathie des peuples conquis) :
8b la croix Supplice ultime Ce supplice, considéré comme étant réservé aux esclaves, est indigne des citoyens romains, d’où la cruauté de Scipion l’Ancien :
Quoique très répandue, la crucifixion était d'une horreur telle qu'elle est très rarement mentionnée dans la littérature gréco-romaine : le plus souvent pour fustiger des atrocités barbares ou dans le contexte de récits sur des personnages de basse extraction.
La crucifixion est quasi absente des récits mythologiques et n'a guère d'application métaphorique dans le discours moral. Sénèque fait exception, lui qui l'évoque en termes réalistes pour mieux frapper l'imagination des correspondants qu'il cherche à persuader dans ses enseignements moraux :
La crucifixion fut abolie par Constantin dans les dernières années de son règne, sous l’influence du christianisme.
6–11 Récapitulation poétique et narrative des Écritures ? Cet « hymne » condense des schémas prégnants de l'Ancien Testament dans une poétique de l’exemplum du Christ adressée aux disciples.
Textes anciens Ph 2,6–11 Inversion ; Tradition chrétienne Ph 2,6b
Une lecture de cet éloge du Christ à la lumière de He 5,8 (« tout Fils qu'il était, il apprit, de ce qu'il souffrit, l'obéissance » ; cf. Références en marge passim) souligne, non la condition filiale en elle-même, mais la manière dont le Fils est en relation avec le Père.
La kénose, dans le contexte d’abaissement de Ph 2,7 et He 5,8, renvoie à la signification intrinsèque de la mort du Christ et à ses implications comme paradigme éthique.
7a se vida + esclave — ALLUSION TYPOLOGIQUE au Serviteur souffrant d'Is 53
7c ALLUSION à Dn ? Litt. « trouvé, quant à l'aspect, comme un homme » (schêmati heuretheis hôs anthrôpos plutôt que l'expression usuelle heuretheis hôs...) pourrait être un calque grec de l'expression kbr-'nš (« comme un fils d'homme ») et ainsi faire allusion au « fils de l'homme » de Dn 7,13.
9b nom Spéculations juives sur le n/Nom La réflexion sur le Christ s'est faite dans le contexte d'intenses spéculations juives sur le →Nom :
5 ressentez (V) Connotation Les traductions anciennes de la Vetus Latina ont essayé existimate, sapite et sentite, retenu par V. Elles apportaient par là une dimension sensorielle à la description de la vie en Christ : Tradition chrétienne Ph 2,5a.
1–13 Usage dans les lectionnaires chrétiens La section la plus christologique de Ph apparaît, selon des divisions diverses, dans toutes les grandes liturgies chrétiennes.
(→, 44).
= Paul fonde son exhortation à l'humilité sur l'exemple du Christ, Fils de Dieu.
= appel à se convertir au quotidien.
= À l'orée de la semaine sainte, invitation à communier aux sentiments du Christ en sa Passion.
= Paul demande que l'on recherche l'unité en ayant les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments...
5–11 PARALITURGIE Adaptation au chemin de croix Dans la volonté contemporaine de refonder les dévotions populaires dans leurs substrats bibliques, ces v. sont parfois proposés durant le chemin de croix, comme pour donner le sens le plus profond de la passion de Jésus, où le dépouillement des vêtements dit quelque chose de la kénose transcendante de Dieu même.
Jerzy (1941-2004), 10 — Jésus est dépouillé de ses vêtements, (huile sur toile, 2000-2001), 185 x 117 cm
Chemin de croix ex voto de l'artiste, narthex, galerie haute du sanctuaire de l'icône miraculeuse, Sanctuaire de Czestochowa, Jasna Gora (Pologne)
© D.R. Jerzy Duda-Gracz Estate→ ; photo : J.-M. N. , Ph 2,5-11 ; Mt 27,35-36 ; Mc 15,24 ; Lc 23,34 ; Jn 19,23-24
Une station absolument remarquable, qui remet dans un sens véritable l’adoration du Saint Sacrement : Jésus est dépouillé de ses vêtements, totalement. Le corps du Christ est associé au dépouillement total, de toute vie. Le Christ, lorsqu’il a été crucifié, était totalement nu. C’est la pudeur qui l’a fait représenter à travers les âges, avec ce qu’on appelle le perizonium, le pagne. Mais tous ceux qui étaient crucifiés étaient totalement nus. Il n’était pas question de pudeur. Cette nudité veut dire qu’il porte toutes les nudités des hommes, il porte toute la réalité de notre humanité. S’il est corps, il est corps dénudé, c’est-à-dire il est corps enfanté, il est corps de Dieu : un corps qui se présente à nous. Et le rapport entre l’hostie, le corps blanc, de cet ostensoir doré, ce qui est vénéré à travers le Corps du Christ, c’est sa Passion et le don de sa vie. De ce corps qui fut bafoué, au coeur de cette Fête-Dieu représentée sous le dais, l’artiste a associé à la fois la Passion et le Corps glorieux. Le Corps de Lumière, ce rayonnement qui préfigure déjà la résurrection, le soleil du petit matin du corps nu enseveli dans le tombeau. C’est le corps dénudé où s’accomplit l’enfantement de toute l’humanité ; c’est le corps dénudé du Christ. Comme le disait le cardinal Wojtyla devant le pape Paul VI lors de la retraite de 1976, « le Corps du Christ révèle la souffrance, il nous met face à nos douleurs et à nos souffrances pour participer pleinement et totalement à sa résurrection ». Effectivement, Jésus passe dans les processions de la Pologne, au milieu de ces bannières, pour qu’on n’oublie pas Celui qui a donné sa vie. (J.-M. N.)
6–11 Métamorphoses liturgiques de l'« hymne »
= Le titre exact de la fête est celui d'Exaltation de la sainte Croix. C'est pourquoi on lit l'évangile où Jésus annonce qu'« il faut que le Fils de l'homme soit élevé » (Jn 3,14), comparant la croix au poteau sur lequel Moïse éleva le serpent de bronze (Nb 21,4-9), tandis que Paul rappelle que le Christ s'étant abaissé jusqu'à la mort sur une croix, « Dieu l'a élevé plus haut que tout. »
Les liturgistes qui modifièrent et enrichirent le bréviaire à la suite du second concile du Vatican y ont enrichi systématiquement de nouveaux « cantiques de l’Ancien Testament » et « cantiques du Nouveau Testament » les grandes heures :
L’office romain classe les textes par intensité croissante de révélation christique :
La liturgie romaine, selon le rite ordinaire, le fait chanter aux premières vêpres du dimanche (chaque samedi soir) : il condense tout le mystère pascal dont chaque dimanche est la réactualisation.
8ss Versets de l’annonce pascale par excellence Mémorial et kérygme, chez Paul, l'humiliation et l'exaltation du Christ constituent un Leitmotiv des célébrations pascales, particulièrement les vendredi et samedi saints.
Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum et dedit illi nomen quod est super omne nomen.
Dans le bréviaire du rite tridentin le jeudi saint, le vendredi saint et le samedi saint, elle est dite à la fin de chaque heure.
Un usage analogue perdure dans le bréviaire latin d’après Vatican II :
Avec la seconde partie du répons graduel Propter quod et Deus…, le samedi saint, la pensée latente au cours de tout l’office se concrétise et achève la liturgie douloureuse de la semaine sainte : la résurrection est virtuellement commencée, le deuil de l’Église achevé, les cœurs rassérénés.
8s Christus factus est
Ténèbres de Gethsémani - Laudes: Répons "Christus factus est", (CD, 2005)
Dom Jean Claire, Choeurs Des Moines de L'Abbaye De Solesmes
Le Graduel Christus factus est (5e mode) constitue le leitmotiv de la Semaine Sainte, dont il termine chaque jour l’Office des Ténèbres, et même, sans chant, chacune des Heures. Simple adaptation, sans doute, à un type mélodique antérieur, mais merveilleusement réussie, tant elle souligne l’opposition entre l’humiliation de la croix (1re partie), et l’exaltation triomphale dont la croix fut la condition et la rançon (verset).
8.10s Qu'au nom du Seigneur
, Introït - In nomine Domini
Chœur des moines de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux
, Introït - In nomine Jesu
Chœur des moines de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux
Introït chanté pour la fête de Saint Ignace de Loyola le 31 juillet et pour la fête du Saint Nom de Jésus.
8b la mort de la croix
Hypatios d’Éphèse, lettre pastorale organisant un service de sépulture gratuit (années 530), inscrite dans l’atrium de la cathédrale Sainte-Marie : « Jésus-Christ, notre Dieu, après s’être totalement dépouillé pour nous, volontairement et sans changement, s’est humilié lui-même, comme le dit le divin Apôtre, jusqu’à la mort, à la mort de la croix. Et après sa crucifixion vivifiante et sa mort, ainsi que l’indique la tradition des évangiles, à cause de son indicible amour des hommes, il est jeté nu et sans sépulture, reçoit les soins de Joseph [d’Arimathie], et est placé dans le tombeau de ce dernier : c’est jusque-là qu’il s’identifia en tous points aux humbles que nous sommes, à l’exception du péché (He 4,15). Si donc quelqu’un rend ce saint service et honneur [des funérailles] à nos frères qui nous ont précédés dans le repos, qu’il sache qu’il le rend au Seigneur » (→SEG 32,1133 cité sur →, 73).
9b le nom qui est au-dessus de tout nom TEXTE, RITE Exorcisme Cette formule est récurrente dans la prière initiale précédant les exorcismes.
6–11 La prière ‘Aléynû : précédent de cet éloge du Christ ou réaction à lui ? L'ouverture eschatologique, la thématique, la triade cieux-terre-sous la terre, communes à la seconde partie de la très célèbre prière ‘Aléynû et à Ph 2,9-11, pourraient signaler une relation intertextuelle entre Ph et cette antique prière.
Aléynû est une prière très ancienne qui célèbre le Créateur pour le privilège donné à Israël, entre toutes les nations, de pouvoir le servir, et confesse en écho à Is 45,23 l'espérance de voir un jour toutes les nations reconnaître sa royauté et glorifier son Nom. Elle se récite : à la fin de chacun des trois services synagogaux quotidiens ; après la bénédiction de la nouvelle lune ; après la célébration d'une circoncision ; à la fin de tout office public quel qu'il soit.
(Abba Arikha, † 247 ?), ‘Aleynû עלינו, Période dite « du Second Temple » (?)
chant : Hazzan Brian Shamash, Jewish Learning and Prayer→, 2014 ; images : TEFILLAH TRAINER™ SOFTWARE. www.kinnor.com
© Licence Youtube Standard, Is 45,23
Cette prière se retrouve à la première personne du singulier dans la littérature mystique dite des « Palais célestes » (cf. Hékalôt).
Les autorités chrétiennes virent une possible allusion polémique au Christ au coeur de la prière (« ils s'inclinent devant souffle et vanité, et prient un dieu qui ne sauve pas » ; cf. Is 30,7 ; 45,20).
En conséquence, on a proposé que les rabbins aient inséré la prière ‘Aléynû dans le rituel de Rosh Hashana pour souligner l'exclusivité de Dieu créateur et sauveur contre l'usage christologique que Paul en aurait fait dans ce passage.
La suite de l’histoire de cette prière est intéressante, qui l'oriente dans un sens spirituel et universel :
C'est ce type de lecture qui prévaut dans les traductions et interprétations en usage dans les synagogues libérales et réformées et « conservative » aujourd’hui. Leurs livres de prière omettent « qui se prosternent vers la vanité et le vide, et qui prient un dieu qui ne sauve pas ». Même certains livres de prière orthodoxes placent ce v. entre parenthèses (→Artscroll Siddur, 158-160).
6ss L'énigme de l'humilité dans le Dieu biblique
7a se vida de soi Thèmes kénotiques dans la tradition juive ?
Les Écritures évoquent à plusieurs reprises l’humilité de Dieu (Ps 12,6 ; 113 ; 147,3 ; Is 57,15) : Celui qui habite dans les hauteurs des cieux se tient aussi tout proche du cœur humble et abattu.
Dans diverses élaborations sur la shekina (« résidence, inhabitation » divine), la tradition rabbinique contemple la proximité de Dieu dans le monde et auprès des hommes, allant jusqu’à penser une sorte de servitude volontaire du Saint auprès du peuple qu’il a choisi (déjà suggérée par les Écritures ; cf. Is 43,24 « par tes péchés tu m’as fait esclave ») :
La pensée juive comme les autres monothéismes se pose la question de l’un et du multiple : si Dieu est absolument un, comment le monde vient-il à être ? Imaginant ce qui précède la création du monde, les penseurs de la kabbale comme Isaac Louria (dit Arizal) ou Moïse Cordovero (dit Ramaq ; les deux à Safed, 16e s.) évoquent une sorte d’auto-contraction divine par laquelle Dieu, retirant sa lumière originelle, fait place à une réalité autre que lui : un « vide », d’abord, qui cependant garde son empreinte (rešîmû), dans lequel il émet un rayon de lumière (qab). Ce rayon subit maintes contractions (ṣimṣûmîm) atténuant par degrés la lumière jusqu’à l’adapter aux créatures.
La lumière émanée et les récipients qui la reçoivent (kēlîm) constituent d’abord les dix cercles concentriques des sepîrôt ; elle rayonne de deux manières : dans le monde de l’intériorité, celui de l’âme et du divin, et dans le monde extérieur, celui de la « séparation ». La lumière vitale est donc à la fois voilée et manifestée par les récipients où elle se contracte. Le ṣimṣûm désigne cette dissimulation de la lumière.
1–11 Interprétation morale
La vertu exemplaire de ces v. encourageant à la communion (Tradition chrétienne Ph 2,1c) dans l'humilité (Tradition chrétienne Ph 2,3c) est reprise par les Pères et les commentateurs anciens :
Les écrivains antiques n'ont pas opposé la lecture éthique et la lecture dogmatique (christologique) de cette péricope : c'est dans la méditation sur l'identité divine du Christ (Tradition chrétienne Ph 2,6a) qu'ils enracinent leurs exhortations :
Les réformés insistèrent aussi sur l'efficacité particulière de l'exemple du Christ :
7a se vida de soi
En-deçà ou au-delà des définitions dogmatiques (Tradition chrétienne Ph 2,6a), les commentateurs inventent des images pour comprendre en quoi consiste cette « kénose ».
Certains auteurs vont jusqu’à imaginer une sorte d’éclipse de la divinité derrière l’humanité, préfigurant par leur expression poétique les modernes théologies de la kénose (Théologie Ph 2,7a) :
Thomas d’Aquin fait remarquer combien le mot exinanitio est adapté, car il connote le « néant » de la nature humaine, non seulement par opposition avec la plénitude absolue de la divinité, mais encore en elle-même, en tant que tabula rasa destinée à être remplie :
Tout en faisant sa part à la puissance expressive et poétique de la métaphore (Procédés littéraires Ph 2,7a), Thomas d’Aquin l’interprète donc sagement comme le synonyme expressif de l'assomption d'une humanité : c'est un mouvement vers l'humanité sans être une dépossession de la divinité. Théologie Ph 2,7a
7b prenant une forme d'esclave
Références en marge Intertextualité biblique Ph 2,7a Intertextualité biblique Ph 2,7b
Ad Phil. traite ici une quaestio « Pourquoi parle-t-on de façon plus convenable de forme de serviteur que de serviteur tout simplement ? Parce que serviteur est un nom d’hypostase ou de suppôt, qui n’est pas assumé, mais par nature : en effet, ce qui est reçu se distingue de ce qui reçoit. Le Fils de Dieu n’a donc pas assumé un homme ; parce que cela donnerait à entendre que l’homme serait autre que le Fils de Dieu, alors pourtant que le Fils de Dieu s’est fait homme. C’est pourquoi, il a pris une nature dans sa propre personne, de sorte que fût identique en sa personne le Fils de Dieu et le fils de l’homme » (101,58).
7cd à la ressemblance des hommes.reconnu à sa figure comme un homme Lectures orthodoxes et hérétiques
Au moyen âge, un seul auteur, curieusement, cite Ba 3,38 (« Après cela il a été vu sur la terre, et il s’est entretenu avec les hommes ») pour commenter ce v. C'est étonnant, puisque ce passage est l'un des testimonia les plus courants pour l’incarnation :
Plusieurs auteurs latins ont amplifié la métaphore qu'ils percevaient dans le mot habitus offert par leur version :
Le même symbolisme du vêtement est repris et amplifié dans une parabole sur la rédemption de l’humanité souillée, attribuée au martyr Tranquillinus dans la première moitié du 5e s. dans la Passio Sebastiani 44 (AASS Ian. II, 629-642). C’est p.ê. l’œuvre d’Arnobe :
Augustin lui-même ne s'était pas contenté de la métaphore de l'habit et s’était efforcé de faire des distinctions :
( = ; ; Med. gloss.; , etc. : 2013, 89).
5–11 Un exemple à imiter
6s Lui qui avait la physionomie de Dieu… mais il se vida de soi… Le glorieux abaissement d’une humanité exceptionnelle
7a se vida de soi La kénose, thème mystique par excellence
Si, pour Paul, la kénose est liée principalement à la crucifixion, de nombreux auteurs spirituels du début du 17e s. la repensent à partir de l’incarnation :
Concept théologique, la kénose est aussi un moteur de pratiques, au premier rang desquelles figure l’agenouillement indiqué par Paul (Ph 2,10) (Liturgie Ph 2,10 Mystique Ph 2,10). Les gestes d’inclinaison et de prosternation répondent directement à l’abaissement extrême dont parle ce dernier. Gestes d’adoration des mages, des bergers et des anges lors de la nativité, gestes du croyant ordinaire, p.ex. la génuflexion à la messe aux mots « Et incarnatus est... et homo factus est » du Credo (Ordo missae 1570). Au début du 17e s., Bérulle, parmi d’autres, défend l’importance de tels gestes d’adoration contestés par les réformés.
La méditation sur la kénose entraîne également les inclinations naturelles des hommes :
7b prenant une forme d'esclave Comment ?
7s CHRISTOLOGIE Nature humaine du Christ Ces v. appuient fréquemment la profession de foi en l’incarnation :
Une lettre de Léon le Grand, dite « Tome à Flavien », joua un rôle clé dans l’élaboration du dogme christologique :
La « condition » d’esclave implique pour le Christ l’apprentissage d’une connaissance humaine de manière expérimentale.
7a se vida de soi CHRISTOLOGIE La kénose comme autolimitation de la divinité ? Prenant Ph 2,6-11 pour principal appui, la théorie dite « kénotique » voit dans l’abaissement du Christ une auto-limitation de la divinité. Selon cette théorie, soutenue à divers degrés, ce n'est pas le Verbe incarné, mais le Verbe préexistant qui est ici visé par Paul. Le Verbe, en s’incarnant, se serait dépouillé de ses attributs divins (toute-puissance, omniscience, omniprésence), ou en aurait limité l’usage. Le « kénotisme » dans sa forme élaborée fleurit au 19e s., dans les milieux protestants et anglicans, où elle prit des tournures christologiques radicales. Cependant, certaines expressions des Pères de l’Église en suggéraient déjà l’idée.
Chez les Pères de l’Église, la kénose (du Logos préexistant ou du sujet théandrique) est généralement liée à l’incarnation. S’inspirant du somptueux éloge du Christ en Ph 2,6-11 dans leurs développements sur l’incarnation, les Pères ont recours à différents synonymes de la kénose : l’exinanitio, l’évidement, le voilement, le dépouillement et l’anéantissement du verbe divin (Tradition chrétienne Ph 2,7a). Cependant, il ne s'agit pas d'une « théorie kénotique » stricto sensu (Théologie Ph 2,7s).
La métaphysique élaborée par Luther et les théologiens de la Réforme donne une nouvelle ampleur à la théorie de la kénose. Luther en particulier distingue en Jésus le status exinanitionis (dépouillement) et le status exaltationis (gloire). Le Christ n’a pas utilisé dans sa carrière terrestre les attributs divins que son humanité possédait de droit ; il les a laissés par un renoncement volontaire. C’est ce que dit Paul en Ph 2,6-11, texte où, selon Luther, l'on ne doit pas faire d'équivalence entre « forme de Dieu/forme d'esclave » et « nature divine /nature humaine ». Immuable, le Verbe n’a pas pu se dépouiller lui-même, tant qu'il ne s'est pas incarné. C’est la nature humaine du Verbe incarné en Christ qui renonce à faire éclater la gloire qu'elle a pourtant de droit ( De lib. 65).
Les débats théologiques sur la kénose opposent les deux écoles luthériennes de Giessen et de Tübingen (cf. Bonhoeffer, 2011).
L’adaptation philosophique qu’en fit Hegel en termes de « kénose ontologique » (Philosophie Ph 2,7aa) lui donna une grande influence, non seulement en milieu luthérien allemand (Sartorius, Thomasius, von Hofmann), mais aussi chez des calvinistes (Gess), des anglicans (Weston) et des orthodoxes (Tareev, Boulgakov).
Grâce à ses points d’appui patristiques et médiévaux (Tradition chrétienne Ph 2,7a), à la fascination qu’exerce son orchestration spéculative hégélienne et à sa charge d’ironie critique déployée par (Philosophie Ph 2,7a), la théologie kénotiste a trouvé sa voie jusque dans les œuvres de plusieurs théologiens majeurs du 20e s., tels Karl Barth, Paul Althaus, Dietrich Bonhoeffer, Rudolf Bultmann, Emil Brunner, Jürgen Moltmann, Eberhard Jüngel.
Au-delà de la christologie, la théologie contemporaine étend volontiers le kénotisme, dans la direction de l’ecclésiologie.
Pour plusieurs auteurs contemporains, la kénose de l’individu apparaît comme la condition de possibilité du don et de l’échange, fondateur de communauté. La communion serait constituée moins par le sentiment d’adhésion personnelle à une identité faite de plénitude, que par l’expérience individuelle d’un vide fondamental, qui invite chacun à entrer dans un circuit d’extranéations et de donations réciproques. La religion elle-même serait la diffraction de la kénose divine jusque dans la communauté. Dans la perspective hégélienne, la kénose de Dieu s’incarnant, redoublée et prolongée par la kénose du Christ souffrant et mourant, instaure le Dieu-Esprit universel au cœur de la communauté en tant que contenu représentatif de sa religion, recueilli et actualisé négativement dans le culte.
Outre le fait que plusieurs théologiens catholiques (Balthasar, Rahner, Küng) ont décliné le thème, le glissement progressif vers l’éloge de la sécularisation jusque chez des auteurs s’affirmant catholiques (Philosophie Ph 2,7a : Vattimo) explique que le magistère recherche une juste mesure.
Dans ses allocutions prononcées lors des audiences publiques, Benoît XVI revient, à plusieurs reprises, sur : « la paradoxale ‘spoliation' du Verbe divin, qui dépose sa gloire et assume la condition humaine. »
7b esclave Par obéissance et non de nature
8 la mort de la croix CHRISTOLOGIE Convenait-il que le Christ souffre sur la croix ?
La responsio développe sept raisons de convenance : (1) donner un exemple de vertu, en nous montrant que la mort n'est pas à craindre pour qui mène une vie droite ; (2) nous racheter du péché originel — Adam a péché en mangeant du fruit de l'arbre, le Christ nous rachète en étant attaché au bois de la croix ; (3) sanctifier l'air - selon Jean Chrysostome - après avoir sanctifié la terre en y marchant durant sa vie terrestre ; (4) préparer notre ascension au ciel - toujours selon Jean Chrysostome ; racheter l'ensemble des hommes (Grégoire de Nysse) les quatre branches pouvant signifier les points cardinaux, et les bras étendus les juifs d'un côté, les païens de l'autre ; (6) par la forme de la croix, symboliser des vertus comme la persistance et la persévérance par la position débout, l'espérance ou encore la gratuité de la croix ; (7) répondre à des préfigurations — Augustin voit ainsi dans l'arche en bois de Noé, dans le bâton de Moïse ou encore l'arche d'alliance, des préfigurations de la croix du Christ.
7a se vida de soi La kénose et les philosophes : entre rejet et fascination L’attitude des philosophes face à l’idée d’un Dieu qui s’humilie lui-même jusqu’à s’incarner a oscillé entre le refus de ce qui leur semble une absurdité et une appropriation existentielle, en passant par la fascination au point d’en faire la matrice de tout le pensable, quitte à la réduire à un processus dialectique universel…
Dès l’Antiquité, Celse s’oppose vigoureusement à l’idée de kénose divine au nom de la stabilité de l’ordre du monde et d’une conception rationnelle de la perfection divine.
Cette critique philosophique de l’absurdité de l’incarnation et d’une humiliation consentie de Dieu continue à travers les siècles, p.ex. au 17e s., avant d’être développée en sarcasmes par les « Lumières » rationalistes.
La Bible de Luther traduit le verbe kenoô en Ph 2,7 par entäussern. L’image d'une extériorisation ou aliénation, à propos d'un Dieu qui emplit le monde ou l’enveloppe de son Verbe, frappe l’esprit de Hegel. Par un déplacement progressif de la théologie vers la phénoménologie, en multipliant les figures de la sortie de Dieu hors de lui, Hegel enrôle philosophiquement la kénose, pour en faire un modèle de l’activité connaissante du sujet.
Avec Äusserung (« extériorisation ») et Entfremdung (« aliénation »), Entäusserung constitue une triade récurrente dans la Phén. de l’esprit. Diverses nuances sémantiques les distinguent. L’Äusserung apparaît au moins une douzaine de fois (sans compter ses dérivés äusser, äusserlich et Äusserlichkeit). Le mot désigne la manifestation extérieure, expression ou extériorisation de ce qui est propre ou intérieur. L’Entäusserung, accentue le mouvement centrifuge de l’agir qui caractérise l’action de se vider de soi-même. Dans l’Entäusserung, l’« extériorisation » est entendue comme « extranéation » (du latin extraneus) : il s’agit d’un dédoublement et d’un congédiement originaires du Soi (aliénation) dans le devenir-étranger-à-Soi-même.
Phén. de la rel. Le Christ est une représentation de la « vérité absolue ». Il est essentiel de tenir qu’il est Dieu : si le Christ n’était qu'un individu exceptionnel, il ne pourrait représenter l'idée spéculative de la vérité absolue. Le Christ est appelé le Dieu-Homme : cette combinaison étrange contredit directement l’entendement ; mais l’unité des natures humaine et divine a ainsi été portée à la conscience humaine et est devenue une certitude pour elle ( Phil. de la rel. 3,76s). Loin de tout docétisme, il applique donc la kénose (Entäusserung) au Christ préexistant auprès de Dieu, s’incarnant. Par l’incarnation, l’Essence divine s’objective et se désapproprie en une existence charnelle réelle. La mort est la meilleure preuve d’humanité et de finitude absolue. Qui plus est, en mourant de la mort avilissante d’un malfrat, le Christ pousse l’humanité à son point le plus extrême (3,89). Toute la finitude humaine est accomplie en cette kénose.
Phil. de la rel. La mort de Dieu s’avère inhérente à l’être divin : Dieu est passé par la mort, Dieu est mort. C’est la pensée la plus terrible qui soit : tout ce qu’il y a d’éternel, tout ce qu’il y a de vrai n’est pas ; il y a de la négation jusqu’en Dieu même ; le chagrin le plus profond, le sentiment d’une perte absolument irrémédiable, le renoncement à toute élévation sont liés à une telle pensée. Et cependant le processus de la pensée ne s’arrête pas là, loin s’en faut : la pensée commence à revenir sur ses pas – autant dire que Dieu reste présent à ce processus, ce qui signifie la mort de la mort. Dieu revient à la vie, et ainsi tout est inversé. À la résurrection succède la glorification du Christ ; le triomphe de son exaltation à la droite de Dieu met un terme à cette partie de son histoire – laquelle, ainsi entendue, par la conscience croyante, n’est rien moins que le développement de la nature divine elle-même (Hegel Phil. de la rel. 3,91ss). La mort du Christ est à la fois mort du Dieu-homme et mort de l’abstraction première de l’essence divine avant qu’elle ne se pose comme « soi ».
Ainsi donc, la religion révélée, à la différence de toutes les autres, poserait-elle en Dieu même la nécessité du devenir pour que la conscience puisse devenir conscience de soi et, partant, « esprit ».
Phil. de la rel. La réflexion se prolonge sur la kénose du Verbe incarné en une conception dialectique de la Trinité même. Le Christ est l'antithèse de Dieu le Père qui se nie par « extranéation » [Entäusserung] en entrant dans le monde comme Verbe incarné pour « s’accomplir » [Aufhebung] dans le Saint-Esprit. Le Fils est autre que le Père et cet Être-autre est de la différence, sinon il ne serait pas Esprit. Mais l’autre est Dieu et possède la totalité de l’essence divine en soi-même. Cette altérité ou Être-autre est Être qui s’annule soi-même éternellement, qui éternellement se pose et éternellement s’annule : cette autoposition et auto-annulation de l’Être-autre est Amour, ou Esprit ( Phil. de la rel. 3,70s).
Ce modèle divin est répercuté dans les consciences personnelles par le culte, lui-même assimilable à une kénose de l’intelligence individuelle par la religion. Par le culte, les consciences finies individuelles vivent l’Entäusserung de l’Esprit : l’Esprit n’accède à soi-même qu’en renonçant à son immédiateté et devient soi-même sujet seulement par la médiation de son Être-autre.
Dans ce « devenir » divino-humain, Hegel semble voir une sorte de modèle de la vie de l'esprit.
Dans un tel système, la foi laisse peu à peu la place à un « savoir » : la transposition philosophique de Ph 2,7 conduit à découvrir une kénose ontologique omniprésente, comme dimension dans laquelle se déploie effectivement et intelligiblement le réel. La vacuité transcendantale dans le processus rationnel ferait écho à la kénose divine. La kénose trouverait ainsi son ultime accomplissement dans le passage de la foi religieuse au savoir philosophique.
La trajectoire philosophique de la kénose aboutit à diverses appréciations de la sécularisation :
7b prendre la physionomie d’un esclave Inversion coranique ?
Ce verset de la sourate 4 An-Nisa (« Les femmes ») semble une réminiscence de Ph 2,7 si on le glose ainsi : le messie ne pense pas devoir retenir son statut de Fils comme un privilège, être serviteur de Dieu ne lui répugne aucunement. Bien mieux, pour les chrétiens cette absolue soumission volontaire est un signe de la filialité suprahumaine du messie (cf. en Tradition chrétienne Ph 2,8b Tradition chrétienne Ph 2,8c). Au contraire, pour la polémique musulmane anti-chrétienne, ce verset signifie que jamais le messie, content de son statut de serviteur, n’aurait l’arrogance de se prétendre fils.
9ss aux cieux, sur terre et dans les enfers Christogramme
Domínikos Theotokópoulos, dit (1541-1614), L'Adoration du nom de Jésus (peinture sur toile, 1579), 55,1 x 33,8 cm
The National Gallery, Londres (Angleterre, Royaume-Uni) © Domaine Public→
offre à ce verset de Paul une parfaite illustration. Dans la partie supérieure du tableau, le nom de Jésus figure, auréolé de lumière et surmonté d'une croix, adoré par des myriades d'anges en prière dans le ciel. Ce nom n'est ni un sigle, ni un acronyme, comme on le croit trop souvent dans le monde latin, en interprétant les trois lettres comme indiquant « Iesus, Hominum Salvator ». Il s'agit plutôt des trois premières lettres grecques du nom de Jésus (« Ιησους », ou « IHΣOYΣ » en majuscules), translittérées imparfaitement mais néanmoins traditionnellement : iota, êta, sigma. C'est le nom de Jésus qui sauve, comme cela foisonne dans les Actes des apôtres. En bas à gauche, des hommes se prosternent devant le nom de Jésus. Parmi eux, on reconnait le roi d'Espagne Philippe II (au centre, vêtu de noir), le Doge Alvise Mocenigo vêtu d'une chape doré et le pape Pie V qui leur fait face. La présence de ces trois personnages suggère la Sainte Ligue, alliance ayant pour objectif de contrer la progression turque durant la guerre entre Venise et la puissance ottomane au début des années 1570. En bas à droite, la gueule béante d'un monstre laisse entrevoir les damnés gisant dans les feux de l'enfer.
6–11 Fortune musicale de l'« hymne » Ces v. si profonds et émouvants n'ont cessé d'inspirer les compositeurs, spécialement en musique vocale, en particulier :
Guillaume (1300-1377) Obediens usque ad mortem (motet n° 10) fait entendre un v. latin citant quelques mots de Ph 2,8 sous les trois voix qui chantent des vers d’amour courtois évoquant le feu du désir d’amour d’un homme pour une femme, qui le pousserait à désirer la mort. Vers la fin du moyen âge, un chanoine, musicien et poète, met ainsi audacieusement en série amour humain et geste pascale du Christ ;
Giovanni Pierluigi (1534-1594) Christus factus est (date et attribution incertaines), motet à quatre voix a cappella, fait entendre, tranchant sur des harmonies sobres, une ornementation mélodique de crucis et de nomen ;
Pierre (1555-1617) In nomine Jesu, motet à huit voix (Melodiae sacrae, 1603) fait majestueusement éclater la gloire finale ;
J.-S. (1685-1750) Himmelskönig, sei willkommen ("Roi du Ciel, sois bienvenu"), cantate pour le dimanche des Rameaux, BWV 182, sur un texte de Salomon (1714). Le quatrième mouvement reprend Ph : « Puissant amour, grand fils de Dieu qui t'a conduit depuis le trône de ta gloire, de sorte que, pour le salut du monde, tu puisses être offert en sacrifice, que tu as prescrit avec ton sang » ;
Charles (1870-1939) « Prélude à l’introït de la fête du saint Nom de Jésus » (L’orgue mystique, cycle de Noël, n° 6, op. 55, 1929), reprend au clavier manuel toute la mélodie grégorienne sur Ph 2,10s. Il souligne le Dei Patris de la formule doxologique avec des aigus surprenants.
Anton (1883-1945) Christus factus est pro nobis (op. 16, 1928), premier canon (sur cinq) traitant des textes latins, pour soprano aiguë (utilisée comme un instrument), clarinette et clarinette basse. En vingt-deux secondes d’une rigueur totale, la voix imitant l’instrument chante les v.8s ;
Aujourd’hui encore, divers compositeurs sont inspirés par les v. de Paul pour des compositions instrumentales ou vocales, dans des compositions pour orgue (Daniel , 1942-), pour ensemble instrumental (Jean-Étienne 1917-1989, Usque ad mortem,1966; Rolande , 1920-2006, Kénose, 1983) ou vocal (André , 1943-).
Voici deux compositions récentes, offertes aux lecteurs de cette bible par leur compositeur :
Kris , OCSO (1972-), Ignatius Cantata op.34, 2014
Joris Derder (bariton), Nico Couck (guitare), I Solisti del Vento (ensemble)→, Musa Horti (choeur)
© Kris Oelbrandt→, Ps 123,2.148,1-4.51,19.69,8-10 Lc 1,38.9,57-61.2,48s Jn 6,68.21,15ss Ph 2,6-11
Cette cantate est une synthèse musicale des exercices spirituels d'Ignace de Loyola. Les mouvements I, II, III et IV parcourent les quatre phases des exercices: émerveillement sur la création, suivre le Christ, s'adonner à la croix, ressusciter avec Lui. Ces quatre idées centrales sont explicitées par des citations des exercices (chantées en Sprechstimme par le bariton), qui sont commentés par des versets bibliques illustratifs, chantés par le chœur. Le premier mouvement est précédé par un prologue (la fameuse prière de Thérèse d'Avila), le dernier est suivi par un épilogue qui donne une dernière synthèse.
Dans le premier mouvement, le retraitant s'apprête pour l'émerveillement en se rendant compte de sa propre humilité et de la grandeur de Dieu. Le psaume 123, notamment par l'image de la servante qui regarde la main de sa maîtresse, décrit cette idée. Voir aussi Ps 51,19.
Au milieu de la première phase des exercices, le retraitant éclate en émerveillement et joie sur la création. La musique monte pas à pas, le chœur monte dans des progressions harmoniques qui ouvrent chaque fois un nouveau monde (un nouvel élément énuméré dans le psaume 148), le bariton parle à travers en énumérant plus ou moins les mêmes éléments comme ils apparaissent dans le texte ignacien.
Retour vers la conscience de sa propre humilité. Le verset du psaume 51 (l'offre de mon cœur broyé) rappelle le psaume 123. La mélodie reprend celle du ps 123 en mouvement miroir rétrograde.
La deuxième phase des exercices ignaciennes se concentre sur la volonté de suivre le Christ. Ce concept est illustré musicalement par un basson seul qui joue une mélodie légère, sautante, quasi improvisée, en croches constantes - décrivant quelqu'un qui se met en route. Sur cette mélodie apparaissent de courts fragments avec des citations bibliques sur ce thème. La première expression de la volonté de suivre le Christ, chantée en forme de chorale, est celle de l'Annonciation, où Marie se confie à la promesse de l'ange Gabriel. Voir aussi Lc 9,57-61 et Jn 6,68.
La deuxième expression de la volonté de suivre le Christ est la promesse - pourtant conditionnelle - de divers gens de suivre le Christ. Celui-ci répond en Espagnol (rappellant les exercices ignaciennes) "Sigue me", "Suis-moi". Voir aussi Lc 1,38 et Jn 6,68.
La troisième expression de la volonté de suivre le Christ, citation de l'évangile selon St Jean, est mise de nouveau (comme la première, Lc 1,38) en forme de chorale. Voir aussi Lc 1,38 et Lc 9,57-61.
Dans la troisième phase des exercices ignaciennes, le retraitant réalise que la croix est inévitable en suivant le Christ. Après la citation de la phrase centrale des exercices par le bariton, le début du prologue revient, maintenant joué par la guitare. De cette manière l'auditeur se souvient de la prière de Thérèse d'Avila: "Je suis à vous". La tête de la mélodie de la prière est maintenant jouée par les instruments à vent et tenue longue en point d'orgue. Les versets du psaume 68 (69) sont superposés sur ce tapis harmonique, mêlant ainsi la notion de l'abandon et la notion de la croix. Le bariton chante régulièrement, comme troisième couche, "Sigue me", "Suis-moi", ce qui rappelle le deuxième mouvement, notamment Lc 9,57-61.
La conviction que le Christ ressuscité est apparu tout d'abord à Marie, sa mère, est typiquement jésuite. L'histoire du jeune Jésus qui est retrouvé après trois jours dans le temple, peut être vu comme une justification biblique de ce passage des exercices ignaciens. Deux motifs musicaux sont repris et superposés: la mélodie continue du basson (voir la deuxième phase dans Lc 1,38, Lc 9,57-61 et Jn 6,68) - maintenant jouée par le hautbois - et le chant de l'humble servante (voir ps 123, 2). L'humble servante est comparée à Marie qui s'écrie en retrouvant Jésus.
La quatrième et dernière phase des exercices conclut par une réconciliation: le retraitant se réconcilie avec Jésus et ses émotions ou conflits intérieurs en déclarant son amour pour le Christ ressuscité, illustré par Jn 21,15-17. La mélodie du prologue, où le chœur chantait la prière de Thérèse d'Avila, notamment "Que mandais hacer de mi?" ("Que veux-tu que je fasse?"), sonne maintenant dans les instruments à vent comme une formule répétée pp. C'est sur cette couche que les confessions de Pierre à Jésus sont chantées, en alternance entre ténors (Jésus) et le reste du chœur.
Kris , OCSO (1972-), A Dieu (Oratorio du printemps op.23), 2011
Aldo Platteau (bar); Ensemble Sturm und Klang (dir. Thomas van Haeperen)
© Kris Oelbrandt→, Mc 8,34-35.9,2 Mt 16,24-25.17,2 Lc 9,23-24.29 Ph 2,6-11 Ex 33,21-23
Cette Cantate est composée pour le cinquième Dimanche du carême sur la transfiguration. Sept scènes méditent sur les paradoxes qui sont au cœur des évangiles: Jésus homme divin; se perdre pour se retrouver; Dieu visible-invisible. Un soliste présente une mélodie dodécaphonique qui revient légèrement transformée dans chaque scène, rendant la transfiguration audible.
Scène 1: paradoxe de celui qui sauve son être en le perdant à cause de Jésus et l'Annonce.
Scène 2: le récit de la transfiguration au mont Tabor.
Scène 3: La kénose de Dieu donne lieu à la naissance de Jésus qui, à son tour, s'humilie jusqu'à la croix.
Scène 4: méditation poétique de Rutger Kopland (« De grazige weiden » dans « Al die mooie beloften ») sur le Christ crucifié.
Scène 5: jubilation sur le Christ ressuscité.
Scène 6: L'histoire de Dieu que nous ne voyons que de dos illustre le paradoxe de Celui qui nous est tellement proche, mais dont nous ne voyons jamais le visage. Le verset de Paul Éluard, « Il fallait bien qu'un visage réponde à tous les noms du monde », sert d'illustration.
8s Le Christ s'est fait obéissant
Anton (1824-1896), Christus factus est, 1884
Cantando
Anton est un compositeur autrichien et organiste.
Felice (1560-1614), Christus factus est
The Cambridge Singers
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Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum et dedit illi nomen, quod est super omne nomen.
Le Christ s'est fait pour nous obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur la croix. C'est pourquoi aussi Dieu l'a élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom.
Compositeur italien de la fin de la Renaissance et du début de la période dite baroque, Felice appartient à l'École romaine des compositeurs. Il est le frère aîné d'un autre compositeur important et légèrement plus moderniste, de la même période, Giovanni Francesco .