La « terre » évoquée par les écrivains néotestamentaires dans le contexte de leurs Écritures a une forte charge symbolique, morale et mystique, qu’il faut explorer pour comprendre ses enjeux.
Terre, promesse et semence-descendance
L’association de sperma (« semence, descendance ») et de gê (« terre ») est constante dans l’AT.
- Dès le cycle d'Abraham, sous forme de promesse : « À ta semence je donnerai cette terre » (Gn 12,7 ; cf. Gn 13,15 ; 15,18 ; 17,8 ; 24,7 ; 26,3-4 ; 28,4 ; 35,12 ; 48,4 ; Ex 32,13 ; 33,1 ; Dt 1,8 ; 11,9 ; 2Ch 20,7 ; Jr 23,8 ; Ac 7,5).
- La grande confession de foi historique en Dt 26,5-10 exprime l’aboutissement de la promesse faite à Abraham : apporter au « lieu choisi » les prémices des produits de la terre. Rendre à Dieu une partie de ses dons est l’expression concrète d’une action de grâces.
Possession de la Terre promise et écoute de la Parole
Si la bonne terre est promise à la descendance, c’est en tant que lieu où la postérité d’Abraham pourra écouter et mettre en pratique la Parole de Dieu. Le peuple d’Israël ne pourra y prospérer qu’à condition d’observer l’alliance et les commandements prescrits par le Seigneur.
- Gn 22,18 rappelle les conditions de cette prospérité : c’est en écoutant la voix de Dieu — comme Abraham l'a fait — que la descendance du patriarche sera bénie.
- La piété israélite associe constamment la crainte du Seigneur, la marche sur le bon chemin et la semence (ou descendance) fructifiant (ou prospérant) dans la bonne terre (ou la Terre promise, Ps 37,9.11.22.29.34 ; Is 57,13).
Posséder la terre est donc la récompense de celui qui s’abandonne à la providence de Dieu, au lieu de s’indigner contre les méchants.
- L’expression « sa lignée possédera la terre » (Ps 25,13) est pour le psalmiste une bénédiction de prix.
Abandon de la Parole et expulsion de la Terre promise
Inversement, pratiquer les « abominations » crée une impureté non seulement rituelle mais morale, telle que seul l'exil peut la purifier. Les abominations hâtent l’expulsion du peuple hors de sa Terre promise.
- Durant toute la période royale, les prophètes menacent de ce châtiment mais ne sont pas écoutés, alors que les dirigeants sont corrompus et injustes (Is 1,23 ; 10,1 ; Ez 22,6) et Israël adonné à l’idolâtrie (Jr 5,19).
- La mission d’Isaïe fut de brouiller l’entendement du peuple, de manière à préparer un désastre salutaire, annoncé depuis longtemps (Is 6,9-12 ; cf. Mt 13,14-15), car « il n’y avait pas de remède » (2Ch 36,16). Et le peuple fut chassé de sa terre et dispersé parmi les nations (Dt 28,63-68), la honte au visage (Ba 1,15).
- Jérémie demande alors aux exilés de s’installer en terre d'exil pour une durée notable (Jr 29,4-6), car Dieu restera fidèle (Jr 24,5-6). Un petit reste y redécouvrira Dieu et sa justice (Ba 2,32), car Dieu accompagne son peuple en exil (Ez 1,1-3). Le retour espéré se fait difficilement, alors que la diaspora prospère.
Terre promise, héritage divin donc royaume universel ?
- La Terre promise est très tôt représentée comme un héritage (Nb 34,2 ; Dt 2,12 ; 1R 8,36 ; 1Ch 16,18 ; 2Ch 6,27 ; Ps 2,8 ; 105,11 ; 135,12 ; 136,21 ; Si 46,8 ; Jr 3,19).
- Les Maccabées accentuent le rapport entre Terre promise et royaume (2M 1,7) et décrivent ce dernier comme un héritage divin (1M 2,57 ; 2M 2,17).
- Une fois mis en rapport avec la toute-puissance de Dieu, roi de l’univers (2R 19,15.19 ; 1Ch 29,11 ; 2Ch 36,23 ; Ps 47,8 ; 68,33 ; Is 37,16.20), cet héritage — terre ou royaume — semble préluder à la possession de la totalité de la terre par Israël (Tb 4,12 ; Jdt 9,12).
Cette dimension universelle de la Terre promise est préfigurée dès les premiers récits de la conquête.
- Avant d’entrer en Terre promise, Moïse envoie douze hommes explorer le pays avec l’ordre de rapporter « des fruits du pays » (Nb 13-14 ; les explorateurs rapportent une grappe énorme en Nb 13,23-24). C'est alors Caleb, étranger qenizzite, qui se fait, avec Josué, l’avocat de « la très très bonne terre » que Dieu donne à son peuple, contre l’avis des dix autres explorateurs (Nb 14,7-8). En Jos 14,6-9, afin d’exiger sa part, Caleb rappellera à Josué les événements de Nb 13-14 de manière polémique, évoquant le temps où « mes frères qui étaient montés avec moi découragèrent le peuple » (Jos 14,8). Caleb n’a pas de « frère » en Israël ; il désigne ainsi ses collègues explorateurs.
- Mt y fait peut-être allusion en mettant en scène, juste avant le discours en paraboles où il est question de porter du bon fruit dans la bonne terre (Mt 13,1-23), l’incompréhension dont Jésus est l’objet de la part des siens et la redéfinition qu’il opère de sa véritable famille (Mt 12,46-50).
Jésus et la terre comme « sacrement » du →royaume des cieux
Au temps de Jésus, les Juifs qui vivaient en Palestine sur une partie de la Terre promise avaient des attitudes diverses par rapport à la promesse. On était sous tutelle romaine, et beaucoup jugeaient que les prophéties resteraient inaccomplies tant qu’il y aurait des étrangers en Terre promise. Ce fut l’origine du mouvement des →zélotes, né en Galilée.
De leur côté, les →esséniens se voulaient cultivateurs. Plus tard, la Mishna, recueil fondateur du judaïsme rabbinique, mit en tête les préceptes liés à la terre, avant même ceux qui concernent les fêtes. Jésus lui-même exerce son ministère dans la culture largement agricole de la fertile Galilée, où le rapport à la terre est constant :
- Son premier grand discours en Mt commence par lier la pauvreté et la douceur du disciple à l’héritage du royaume et la possession de la terre (Mt 5,3-5 ; cf. Ps 37,11).
- Ses paraboles agricoles sur le royaume font également allusion à la Terre promise : pour un Juif galiléen du 1er s., en effet, la notion de « bonne terre » l’évoque nécessairement. Sur près de 2 000 emplois du mot « terre », on ne trouve dans l’Écriture que 14 occurrences de l’expression « bonne terre » (hā’āreṣ ha-ṭôbâ). Parmi ces dernières, 10 emplois apparaissent dans le seul Dt (Dt 1,25.35 ; 3,25 ; 4,21-22 ; 6,18 ; 8,7.10 ; 9,6 ; 11,17), dont 8 dans le testament laissé par Moïse au peuple dans l’Araba en face de la Terre promise. La Septante traduit par gê agathê plutôt que par l’expression hellénisée gê kalê utilisée en Mt et Mc, mais Mt a tendance à citer un texte mixte ; en revanche, Lc, enraciné dans la tradition grecque des Écritures, présente l’adjectif agathê.
En prêchant le « →royaume des cieux », Jésus n’opère pas pour autant une simple transposition « spirituelle » du royaume. Pour Jésus, entrer dans le royaume consiste bien à pénétrer dans un territoire, comme Israël le fit autrefois.
- Jésus revit lui-même les symboles de l’Exil (Mt 2,14-15), de l’Exode (ses tentations au désert ; cf. →Typologie mosaïque de Jésus dans le NT) et de l’entrée en Terre promise (baptême au Jourdain, frontière de la Terre promise ; cf. →Typologie pascale de la proclamation évangélique : 2 et 3). Tel un nouvel Élie (Ml 3,23 ; cf. Mt 11,14), Jean-Baptiste demeure au Jourdain (2R 2,7-14 ; cf. Mt 3,5-6), ne consommant que les produits sauvages du désert (le miel et les sauterelles) et proclamant l’imminence du royaume (Mt 3,2.4). Nouveau Josué, Jésus pénètre en revanche dans la Terre promise, mêle à l’annonce de l’imminence (Mt 4,17 ; 6,10 ; 10,7) la proclamation de la présence du royaume (Mt 5,3 ; 11,12 ; 12,28) et fait usage de ses produits spécifiques (le pain, le vin et l’huile).
- Le sommet symbolique de la Terre promise est Jérusalem, où Jésus célèbre l’ultime Pâque. Sa résurrection introduit sur terre un au-delà en croissance, ce que les Actes représentent par un parcours de Jérusalem à Rome (Ac 28,14-16). 1P 1,1 et Jc 1,1 mettent en valeur la diaspora.
C’est un accomplissement, car la mémoire biblique reste active : dans la prédication chrétienne, l’héritage ou la possession du royaume demeure le principal attrait de la vie de disciple (cf. Mt 25,34 ; 1Co 6,9-10 ; 15,50 ; Ep 5,5 ; Ga 5,21 ; Jc 2,5).
