La Bible en ses Traditions

Luc 24,44–49

Byz V S TR Nes

44 Il leur dit :

— Telles sont mes paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous :

Il faut

Vest nécessaire  que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse et les Prophètes, et les Psaumes.

45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour qu'ils comprissent les Écritures 

46 et il leur dit :

— Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait

Byz TRet ainsi fallait-il que le Christ souffrît et ressuscitât

Set ainsi était-il juste que le Christ souffrît et ressuscitât

Vet ainsi était-il opportun que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour,

46 Prophéties de la résurrection le troisième jour Os 6,2 ; Jon 2,1 ; 1Co 15,4

47 et que serait

Byz V S TRfût proclamé en son nom le repentir pour

Vet  la rémission des péchés à toutes les nations

à commencer par Jérusalem.

48 De cela vous êtes témoins.

49  Et  Byz S TR Nesvoici que moi j'envoie sur vous la promesse de mon Père.

Quant à vous, demeurez dans la ville Byz S TRde Jérusalem

jusqu’à ce que vous soyez revêtus de puissance d’en haut.

Réception

Comparaison des versions

25–44 dans toutes les Écritures ce qui le concernait TEXTE La lecture des Écritures par le Ressuscité, continuée dans la bible latine Le Ressuscité se présente comme la clé des Écritures : nombre d’oracles poétiques ou prophétiques très énigmatiques jusqu’à lui prennent sens pour leurs lecteurs, dont les cœurs s'enflamment quand il les explique sur la route d'Emmaüs (Lc 24,25ss.32) ou plus tard dans l’intimité du Cénacle (Lc 24,44s).

Produite après la diffusion du Nouveau Testament, la bible latine continua ce mouvement de dévoilement christique du sens des Écritures. La génération des Pères apostoliques reçut l’ensemble des Écritures comme l'unique révélation du Dieu trinitaire, créateur et rédempteur de tout. Ils y admirèrent la présence de son Verbe de la première à la dernière feuille de leurs volumina ou de leurs codices. Ce fut en particulier le cas de saint Jérôme de Stridon, passeur des Écritures à l'Occident romain. 

Hendrick van Someren (1602–ca 1655), Saint Jérôme lisant, (huile sur toile, 1652), 102 × 154 cm, Galleria Nazionale d'Arte Antica di Palazzo Barberini, Rome, Italie © Domaine public→.

La composition insiste sur l'effort de critique textuelle et de méditation chrétienne du prince des traducteurs, il semble y comparer un volumen (rouleau) hébraïque et un codex (livre) en cursive latine ou grecque, méditant, avant de mettre la main à la plume blanche en premier plan, qui attend sa décision.

Le fait historique de l'avènement du Christ et sa causalité sur le texte des Écritures

Saint Jérôme a vive conscience de la nouveauté apportée par le Christ dans la lettre même des Écritures. Dès lors que le Verbe s'était fait chair, il était nécessaire de lire et de citer les Écritures comme Lui-même les avait lues, et non comme elles étaient comprises ou traduites par les Juifs avant sa venue. Jérôme souligne ainsi qu’il lit et traduit dans le temps qui suit le Christ : la prophétie a été dévoilée dans l'histoire.

  • Jérôme, Prol. in Pent., 3 « Quoi donc ? Condamnons-nous les anciens ? Nullement. Mais, après avoir étudié les travaux de nos prédécesseurs, nous œuvrons autant que possible dans la maison de Dieu. Eux traduisaient avant la venue du Christ et rendaient par des formulations incertaines ce qu’ils ne connaissaient pas ; mais nous, après sa passion et sa résurrection, nous n’écrivons plus tant la prophétie que l’histoire : car nous rapportons autrement ce que nous avons entendu que ce que nous avons vu ; ce que nous comprenons mieux, nous l’exprimons aussi mieux » (SC 592, p.310).

Jérôme a conscience de vivre dans la continuité historique du temps des Écritures. Dans son De viris illustribus, il s’inscrit dans la suite de l'histoire sainte récapitulée par le Nouveau Testament, en recensant cent trente-cinq auteurs chrétiens sur une période de trois cent cinquante ans, depuis saint Pierre jusqu’à ...  lui-même.

Sa célébrissime formule « l’ignorance des Écritures est ignorance du Christ » (ignoratio scripturarum est ignoratio Christi ; Jérôme Comm. Isa. prol., PL 24,17), n'est pas seulement une exhortation morale à lire davantage les Écritures. C'est une proposition ontologique, car pour Jérôme, comme pour son maître Origène, le Christ agit sur les Écritures. Il n'est pas seulement donateur d'une lumière herméneutique permettant de les interpréter a posteriori, il est aussi principe de leur cohérence textuelle :

  • Jerome, Pr. Paralimopenes (Hebr), 3 « le Christ notre Dieu [est le] compositeur [conditor] de chacun des deux Testaments » (SC 592, p.352).

La confession du Verbe incarné conduit ainsi à une forme de « précipitation » (au sens chimique du terme) d’une christologie textuelle. La recherche du sens, conjuguée à la primauté accordée à l’hébreu sur ses traductions grecques et latines, aboutit à une christologie littérale que nous pourrions appeler « christopgraphie».  

Les symboles du fons (la source), du fundamentum (la fondation), de la veritas (la vérité) et de la clavis (clé) désignant à la fois le Christ et le texte

La métaphore de la source (du fons, en latin) désigne dans l'œuvre de Jérôme à la fois le texte des versions antérieures aux Vieilles Latines, régulièrement visé dans la notion de « retour à la source » pour corriger les versions bibliques fautives, et ... le Christ, en passant par les lecteurs : Tradition chrétienne Is 12,3. Cf. « clé » en Ap 3,7 ; 5,1 ; « fondation / fondement » Jérôme Comm. Isa. prol. « ... quasi sapiens architectus Paulus Apostolus iaciat fundamentum quod non est aliud praeter Christum Iesum » (CCL LXXIII, pars I,2, 1963, p.3)

Autant de mystères qu'il y a de mots 

Pour les traducteurs latins, à la lumière du Nouveau Testament, tout fait sens dans la profusion des Écritures anciennes. D'innombrables passages obscurs sont éclairés par Jésus Christ. Ils décèlent la présence littérale de Jésus-Christ au fil des mots qu’ils traduisent. Quot verba tot sacramenta (« autant de mystères que de mots »), écrit Jérôme de Stridon au moins dix fois dans son œuvre.

  • Il le répète en particulier quand il commente les psaumes, pour justifier son recours massif au procédé littéraire de l'étymologie : Tradition chrétienne Ps 83,7–12
  • Dans l’ensemble des Écritures, certains termes (par exemple verbum, lignum, semen),  certains détails anthropomorphiques (y compris dans les descriptions architecturales du Temple, par exemple la cicatrice réparée dans un bâtiment ressuscité en 2Ch 24,13-14, les têtes des colonnes en 2Ch 3,15-16 ou les lèvres de la mer d'airain en 2Ch 4,2-5), organisent dans l'épaisseur du sens littéral un réseau de correspondances et d’analogies orienté vers le fait révélé de l'incarnation du Verbe, de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. 
  • Plus généralement, en raison de l'unité de l’Écriture autour du Christ mort et ressuscité, Jérôme privilégie dans leur traduction le sens supérieur (sensus altior) par rapport au sens inférieur (sensus inferior), pour déceler partout où il le peut la présence littérale du Christ dans l’ensemble de l’Ancien Testament. 
  • Un cas particulièrement intéressant est la restitution littérale du nom de « Jésus » dans de nombreuses occurrences des psaumes ou des prophètes, là où les versions plus anciennes se contentaient d'une référence plus générale à la délivrance ou au salut : Comparaison des versions Ha 3,18.

La coruscation du Christ

En se frayant un chemin dans la polyphonie dense des manuscrits, versions et traductions bibliques, Jérôme découvre que la langue biblique est un idiome poétique autant que descriptif, aussi intransitif que transitif, où le sens est en perpétuel mouvement, du fait de la coruscation (vibration qui va jusqu’à la luminescence ou aux éclairs) de la Parole même de Dieu dans des mots humains. Sur cette admirable métaphore, voir  Tradition chrétienne Ps 144,6 ; puis Littérature Ps 144,6.

Sr Marie Reine Fournier, Saint Jérôme en chercheur de la BEST, montage photographique numérique d'après anonyme néerlandais, p.ê. Marinus Van Roejmersaelen, Saint Jérôme, (huile sur bois, ca. 1550), 98 x 127,2 cm, inv. 922.4.1, Musée des Beaux-Arts, Reims (France) © Domaine public→

Dans ce montage humoristique, réalisé en 2023 pour annoncer une conférence sur la bible que vous êtes en train de lire, le moine de Bethléem est placé devant l’écran montrant la plateforme où les chercheurs de l’ère numérique continuent sa quête du Verbe de Dieu dans les modestes traces que constituent les Écritures saintes, transmises avec toute leur fragilité, de siècle en siècle et de version en version…

Liturgie

46–53 il était emporté au ciel FÊTE L'Ascension L’Ascension célèbre le mystère de la montée au ciel corps et âme de Jésus, quarante jours après sa Résurrection. Jésus rejoint son Père en promettant aux Apôtres de leur envoyer l’Esprit-Saint.

Anonyme italien, Les Saintes Femmes au tombeau du Christ et l'Ascension (plaque d'ivoire sculptée en bas-relief, ca. 400), 18.7 x 11.5 cm

MA 157, Bayerisches Nationalmuseum München (Allemagne) © Domaine public→

HISTOIRE

Calendrier

L’Ascension est toujours célébrée un jeudi, le quarantième jour après Pâques, conformément aux Écritures (Ac 1,3).

Quarante siècles avaient attendu le Messie, quarante ans virent le peuple Hébreu traverser le désert vers la Terre promise, quarante jours furent nécessaires aux Apôtres pour s’approprier la vérité de la Résurrection et en témoigner à leur tour : Théologie Ac 1,3.

Institution

Si la célébration de ce mystère remonte certainement au temps des Apôtres, les premières traces de l’institution de cette fête remontent au 4e s., soit après l’édit de Constantin.

À partir de 511 la fête de l’Ascension est précédée de trois jours de prières pour les moissons que l’on appelle « Rogations ». Ces prières, souvent accompagnées de processions dans les champs, ont été instituées en Gaule par l'évêque Saint Mamert. Celui-ci christianisa la fête romaine des Robigalia qui adjurait les dieux de favoriser les récoltes.

Jules Breton (1827-1906), La Bénédiction des blés en Artois (huile sur toile, 1857), 128 x 318 cm

RF 67, LUX 34, Musée des Beaux-Arts d'Arras (France) © Domaine public→

CÉLÉBRATION

Textes
  • La première lecture tirée du livre des Actes des Apôtres (Ac 1,1-11) : « il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux ».
  • Le psaume Ps 47,2-9 annonce cette élévation.
  • Dans la deuxième lecture Saint Paul (He 9,24-28.10,19-23) explicite ce mystère : « le Christ est entré dans le ciel lui-même ».
  • L’évangile de Luc (Lc 24,46-53) nous donne le récit de l’événement.
Rites
  • Jusqu’à la réforme liturgique qui a suivi le Concile Vatican II, le diacre éteignait le cierge pascal à la fin de l’évangile. La liturgie exprimait par ce rite l’élévation de Jésus au Ciel comme la fumée de la mèche, et sa disparition aux yeux des Apôtres comme la flamme éteinte du cierge pascal. Cet usage remonte au rit ambrosien dans lequel on élevait lentement le cierge éteint jusqu’à la voûte de l’église.
  • À la fin du Canon de la Messe, le prêtre élève l'hostie et le calice en disant omnis honor et gloria (tout honneur et toute gloire). Cette « petite élévation » répétée à chaque Messe signifie l'Ascension du Christ ressuscité, par laquelle le Père reçoit et agrée le sacrifice du Fils, et consomme ainsi notre salut.
Mystagogie
  • « O notre Emmanuel ! Vous êtes donc enfin par-parvenu au terme de votre œuvre, et c’est aujourd’hui même que nous vous voyons entrer dans votre repos. Au commencement du monde, vous aviez employé six jours pour disposer toutes les parties de cet univers créé par votre puissance ; après quoi vous rentrâtes dans votre repos. Plus tard, lorsque vous eûtes résolu de relever votre œuvre tombée par la malice de l’ange rebelle, votre amour vous fit passer, durant le cours de trente-trois années, par une succession sublime d’actes à l’aide desquels s’opéraient notre rédemption et notre rétablissement au degré de sainteté et de gloire dont nous étions déchus. Vous n’avez rien oublié, ô Jésus, de ce qui avait été arrêté éternellement dans les conseils de la glorieuse Trinité, de ce que les Prophètes avaient annoncé de vous. Votre triomphante Ascension met le sceau à la mission que vous avez daigné accomplir dans votre miséricorde. Pour la seconde fois vous entrez dans votre repos ; mais vous y entrez avec la nature humaine appelée désormais aux honneurs divins. Déjà les justes de notre race que vous avez retirés des limbes prennent rang dans les chœurs angéliques, et en partant vous nous avez dit à nous-mêmes : je vais vous préparer une place » Guéranger L'Année liturgiquel’Ascension.

CULTURE POPULAIRE

Venise

De l’an 1177 jusqu’en 1797 à Venise on sortait en parade le Bucentaure pour célébrer le mariage du doge avec la mer. Ce bateau vénitien était une galère très haute, sans mât, d’où le doge jetait un anneau d’or dans la mer en signe d’épousailles.

Canaletto (1697-1768), Le Bucentaure au Môle le jour de l'Ascension (huile sur toile, ca. 1745), 114.9 x 162.6 cm

E 1924-3-48, Philadelphia Museum of Art (USA) © Domaine public→