La Bible en ses Traditions

Luc 24,36–43

Byz TR Nes
V S

36 Tandis qu'ils parlaient de cela

Jésus

Neslui se tint au milieu d’eux et leur dit :

— Paix à vous !

36 Or, tandis qu'ils parlent de cela

Jésus se dressa au milieu d'eux et leur dit :

— Paix à vous ! c'est moi, n'ayez pas peur.

Byz V S TR Nes

37 Mais eux, effrayés

Vtroublés  et saisis de peur

Vépouvantés

pensaient voir un esprit.

38 Et il leur dit :

— Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi des réflexions [inquiètes]

Vces pensées s'élèvent-elles dans vos cœurs

Nesvotre cœur ?

39 Voyez mes mains et mes pieds : car je suis moi-même !

Palpez-moi

VTouchez-moi et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous constatez

Vvoyez que j’ai.

40 Et ayant

Vlorsqu'il eut  dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds.

41 Mais eux, à cause de la joie, ne croyant pas encore, et étant dans l'étonnement

 il leur dit : 

— Avez-vous ici quelque chose à manger ? 

42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé

Byz V S TRet un rayon de miel.

Byz S TR Nes
V

43 Et l'ayant pris, il le mangea devant eux.

43 Et lorsqu'il eut mangé devant eux, prenant les restes, il les leur donna.

Réception

Comparaison des versions

25–44 dans toutes les Écritures ce qui le concernait TEXTE La lecture des Écritures par le Ressuscité, continuée dans la bible latine Le Ressuscité se présente comme la clé des Écritures : nombre d’oracles poétiques ou prophétiques très énigmatiques jusqu’à lui prennent sens pour leurs lecteurs, dont les cœurs s'enflamment quand il les explique sur la route d'Emmaüs (Lc 24,25ss.32) ou plus tard dans l’intimité du Cénacle (Lc 24,44s).

Produite après la diffusion du Nouveau Testament, la bible latine continua ce mouvement de dévoilement christique du sens des Écritures. La génération des Pères apostoliques reçut l’ensemble des Écritures comme l'unique révélation du Dieu trinitaire, créateur et rédempteur de tout. Ils y admirèrent la présence de son Verbe de la première à la dernière feuille de leurs volumina ou de leurs codices. Ce fut en particulier le cas de saint Jérôme de Stridon, passeur des Écritures à l'Occident romain. 

Hendrick van Someren (1602–ca 1655), Saint Jérôme lisant, (huile sur toile, 1652), 102 × 154 cm, Galleria Nazionale d'Arte Antica di Palazzo Barberini, Rome, Italie © Domaine public→.

La composition insiste sur l'effort de critique textuelle et de méditation chrétienne du prince des traducteurs, il semble y comparer un volumen (rouleau) hébraïque et un codex (livre) en cursive latine ou grecque, méditant, avant de mettre la main à la plume blanche en premier plan, qui attend sa décision.

Le fait historique de l'avènement du Christ et sa causalité sur le texte des Écritures

Saint Jérôme a vive conscience de la nouveauté apportée par le Christ dans la lettre même des Écritures. Dès lors que le Verbe s'était fait chair, il était nécessaire de lire et de citer les Écritures comme Lui-même les avait lues, et non comme elles étaient comprises ou traduites par les Juifs avant sa venue. Jérôme souligne ainsi qu’il lit et traduit dans le temps qui suit le Christ : la prophétie a été dévoilée dans l'histoire.

  • Jérôme, Prol. in Pent., 3 « Quoi donc ? Condamnons-nous les anciens ? Nullement. Mais, après avoir étudié les travaux de nos prédécesseurs, nous œuvrons autant que possible dans la maison de Dieu. Eux traduisaient avant la venue du Christ et rendaient par des formulations incertaines ce qu’ils ne connaissaient pas ; mais nous, après sa passion et sa résurrection, nous n’écrivons plus tant la prophétie que l’histoire : car nous rapportons autrement ce que nous avons entendu que ce que nous avons vu ; ce que nous comprenons mieux, nous l’exprimons aussi mieux » (SC 592, p.310).

Jérôme a conscience de vivre dans la continuité historique du temps des Écritures. Dans son De viris illustribus, il s’inscrit dans la suite de l'histoire sainte récapitulée par le Nouveau Testament, en recensant cent trente-cinq auteurs chrétiens sur une période de trois cent cinquante ans, depuis saint Pierre jusqu’à ...  lui-même.

Sa célébrissime formule « l’ignorance des Écritures est ignorance du Christ » (ignoratio scripturarum est ignoratio Christi ; Jérôme Comm. Isa. prol., PL 24,17), n'est pas seulement une exhortation morale à lire davantage les Écritures. C'est une proposition ontologique, car pour Jérôme, comme pour son maître Origène, le Christ agit sur les Écritures. Il n'est pas seulement donateur d'une lumière herméneutique permettant de les interpréter a posteriori, il est aussi principe de leur cohérence textuelle :

  • Jerome, Pr. Paralimopenes (Hebr), 3 « le Christ notre Dieu [est le] compositeur [conditor] de chacun des deux Testaments » (SC 592, p.352).

La confession du Verbe incarné conduit ainsi à une forme de « précipitation » (au sens chimique du terme) d’une christologie textuelle. La recherche du sens, conjuguée à la primauté accordée à l’hébreu sur ses traductions grecques et latines, aboutit à une christologie littérale que nous pourrions appeler « christopgraphie».  

Les symboles du fons (la source), du fundamentum (la fondation), de la veritas (la vérité) et de la clavis (clé) désignant à la fois le Christ et le texte

La métaphore de la source (du fons, en latin) désigne dans l'œuvre de Jérôme à la fois le texte des versions antérieures aux Vieilles Latines, régulièrement visé dans la notion de « retour à la source » pour corriger les versions bibliques fautives, et ... le Christ, en passant par les lecteurs : Tradition chrétienne Is 12,3. Cf. « clé » en Ap 3,7 ; 5,1 ; « fondation / fondement » Jérôme Comm. Isa. prol. « ... quasi sapiens architectus Paulus Apostolus iaciat fundamentum quod non est aliud praeter Christum Iesum » (CCL LXXIII, pars I,2, 1963, p.3)

Autant de mystères qu'il y a de mots 

Pour les traducteurs latins, à la lumière du Nouveau Testament, tout fait sens dans la profusion des Écritures anciennes. D'innombrables passages obscurs sont éclairés par Jésus Christ. Ils décèlent la présence littérale de Jésus-Christ au fil des mots qu’ils traduisent. Quot verba tot sacramenta (« autant de mystères que de mots »), écrit Jérôme de Stridon au moins dix fois dans son œuvre.

  • Il le répète en particulier quand il commente les psaumes, pour justifier son recours massif au procédé littéraire de l'étymologie : Tradition chrétienne Ps 83,7–12
  • Dans l’ensemble des Écritures, certains termes (par exemple verbum, lignum, semen),  certains détails anthropomorphiques (y compris dans les descriptions architecturales du Temple, par exemple la cicatrice réparée dans un bâtiment ressuscité en 2Ch 24,13-14, les têtes des colonnes en 2Ch 3,15-16 ou les lèvres de la mer d'airain en 2Ch 4,2-5), organisent dans l'épaisseur du sens littéral un réseau de correspondances et d’analogies orienté vers le fait révélé de l'incarnation du Verbe, de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. 
  • Plus généralement, en raison de l'unité de l’Écriture autour du Christ mort et ressuscité, Jérôme privilégie dans leur traduction le sens supérieur (sensus altior) par rapport au sens inférieur (sensus inferior), pour déceler partout où il le peut la présence littérale du Christ dans l’ensemble de l’Ancien Testament. 
  • Un cas particulièrement intéressant est la restitution littérale du nom de « Jésus » dans de nombreuses occurrences des psaumes ou des prophètes, là où les versions plus anciennes se contentaient d'une référence plus générale à la délivrance ou au salut : Comparaison des versions Ha 3,18.

La coruscation du Christ

En se frayant un chemin dans la polyphonie dense des manuscrits, versions et traductions bibliques, Jérôme découvre que la langue biblique est un idiome poétique autant que descriptif, aussi intransitif que transitif, où le sens est en perpétuel mouvement, du fait de la coruscation (vibration qui va jusqu’à la luminescence ou aux éclairs) de la Parole même de Dieu dans des mots humains. Sur cette admirable métaphore, voir  Tradition chrétienne Ps 144,6 ; puis Littérature Ps 144,6.

Sr Marie Reine Fournier, Saint Jérôme en chercheur de la BEST, montage photographique numérique d'après anonyme néerlandais, p.ê. Marinus Van Roejmersaelen, Saint Jérôme, (huile sur bois, ca. 1550), 98 x 127,2 cm, inv. 922.4.1, Musée des Beaux-Arts, Reims (France) © Domaine public→

Dans ce montage humoristique, réalisé en 2023 pour annoncer une conférence sur la bible que vous êtes en train de lire, le moine de Bethléem est placé devant l’écran montrant la plateforme où les chercheurs de l’ère numérique continuent sa quête du Verbe de Dieu dans les modestes traces que constituent les Écritures saintes, transmises avec toute leur fragilité, de siècle en siècle et de version en version…