La Bible en ses Traditions

Jean 19,18–22

Byz V S TR Nes

18 où ils le crucifièrent

et avec lui deux autres, un d'un côté, un de l'autre côté

et au milieu Jésus

SJésus au milieu.

19 Or Pilate écrivit aussi un écriteau et le plaça au-dessus de la croix

et il était écrit : « Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs. »

V« Jésus le Nazarénien, roi des Juifs. »

S« CELUI-CI EST JÉSUS LE NAZARÉEN, LE ROI DES JUIFS. »

20 Cet écriteau donc, beaucoup de Juifs le lurent

parce que l'endroit où Jésus fut crucifié était près de la ville

et que c'était écrit en hébreu, en latin

Byz V S TRgrec et en grec

Byz V S TRlatin.

21 Les grands prêtres des Juifs disaient donc à Pilate :

— N'écris pas : « Le roi des Juifs »

mais que « celui-là a dit : "— Je suis roi des Juifs" ! »

22 Pilate répondit

Vdit :

— Ce que j’ai écrit, je l'ai écrit.

Texte

Critique textuelle

15–20 Crucifie + « croix » PALÉOGRAPHIE De l'isotopie de la croix aux staurogrammes   L'évocation incantatoire du registre de la croix dans ce passage de Jean a abouti à le faire clignoter sous forme de staurogramme dans un célèbre papyrus antique, où

  • le staurogramme remplace le terme stauros (« croix ») et plusieurs de ses variables, notamment le verbe « crucifier » et le nom « le Crucifié ».

Manuscrit P66, (écriture grecque à l'encre sur papyrus, 2e-3e s.), papyrus néotestamentaire, P.Bodmer II (PB 2), page 141

Fondation Martin Bodmer→, Genève, Suisse

D.R. Martin Bodmer Foundation, Bodmer Lab Digitization→ © CC BY-NC 4.0,  Jn 19-15-20

P Bodmer 2 comprend 75 folios de papyrus idenfiables et de très nombreux fragments. La disposition est en colonne unique de 25 lignes.

Manuscrit P 66, (écriture grecque à l'encre sur papyrus, 2e-3e s.), page 141

 D.R. Martin Bodmer Foundation, Bodmer Lab Digitization→ © CC BY-NC 4.0  Jn 19-15-20

Restitution du texte grec soulignant la présence des staurogrammes.

manuscrit P66, (écriture grecque à l'encre sur papyrus, 2e-3e s), papyrus néotestamentaire, P.Bodmer II (PB 2), page 141

D.R. Martin Bodmer Foundation, Bodmer Lab Digitization→ © CC BY-NC 4.0  Jn 19-15-20 

Cette traduction française du passage met en valeur la présence des staurogrammes.

Dans le monde antique, le →nom renvoie à l'essence même de la chose ou de la personne qu'il désigne. Le nom divin fait l'objet d'intenses spéculations dans les Écritures et de pratiques dévotionnelles autour du →tétragramme YHWH chez les scribes hébreux. Celles-ci se continuent dans la dévotion précoce au →nom de Jésus et dans la discipline primitive des nomina sacra, auxquels ressortissent staurogrammes et christogrammes.

1 — Taw

Le taw protecteur d’Ez 9,4, qui s’écrivait peut-être comme une croix en paléo-hébreu (cf. le phénicien et les monnaies hasmonéennes), a pu être compris par les premiers Juifs devenus disciples de Jésus comme une préfiguration de la croix ou du Crucifié :

  • La signation baptismale en forme de croix/taw, signe de rassemblement des élus et des sauvés, est peut-être évoquée en 2Co 1,22 ; Ep 1,13 ; 4,30 (le baptême est donné « en son nom » : Ac 2,38 ; 8,16 ; 10,48 ; 19,5 ; cf. 1Co 1,13-15) : graphiquement, le taw archaïque est semblable à la première lettre de Χριστός Christos
  • Les croix sur les ossuaires « judéo-chrétiens » du mont des Oliviers (avant 135 ap. J.-C.) pourraient relever de la même exégèse (ou il s’agit de simples marques de tailleurs et de graveurs de pierre, permettant d’ajuster boîte et couvercle).
  • Barn. 9,8 « Il dit en effet : "Et Abraham circoncit parmi les gens de sa maison dix-huit et trois cents hommes" (Gn 14,14 ; 17,23-27). Quelle est donc la connaissance qui lui fut accordée ? Notez qu’il mentionne en premier les dix-huit, puis, en les distinguant, les trois cents. Dix-huit s’écrit : I (dix) H (huit). Vous avez là : IH(σους)-Jésus. Et comme la croix en forme de T devait apporter la grâce, il mentionne aussi les trois cents (= T). Il désigne donc manifestement Jésus par les deux premières lettres, et la croix par la troisième » (cf. Tertullien Marc. 3,22,5-6).

Au cours du 3e s. l’usage du T grec comme symbole de la croix est bien attesté :

  • dans les catacombes romaines : on le trouve parfois inséré, en lettre plus grande, au milieu du nom des défunts ;
  • sur une inscription ichthus dans les catacombes de Saint-Sébastien à Rome (entre 125 et 275) ;
  • sur des gemmes chrétiennes du British Museum : une présente le T, planté sur un poisson, un oiseau perché sur sa branche, le tout formant ancre ; une autre représente le T comme partie supérieure d’une ancre, perchoir d’un oiseau et mât d’un navire — symboles de l’espérance, de l’âme et de l’Église.

La pratique se continue au Moyen Âge :

  • Innocent III Latran IV (PL 217,676-678) rappelle l’importance du T (tau) grec dans l’histoire hébraïque depuis Ézéchiel, et y voit une prophétie de renouveau dans l’Église. Il honore le tau comme formam crucis, l’élevant au statut de sacramental, continuant ainsi une tradition très ancienne.
  • Dans les années suivantes, les franciscains développèrent cette mystique, l’étendant au pronom personnel te latin (« tu », « vous ») — ou à son homophone français — et recherchant dans leur triple répétition au cœur de compositions poétiques, telles le Cantico delle creature, une représentation graphique des croix du Calvaire.

2 — TP, Tau-rhô, staurogramme (⳨) 

Le tau-rhô, ou staurogramme, est un nomen sacrum très singulier qui aide à comprendre le fonctionnement de ces symboles.

Origine

Le symbole, dont l'existence précède le christianisme, fut approprié rapidement par les scribes qui en firent un christogramme (alors qu’il ne se réfère pas directement au nom de Jésus).

  • C’est l’un des symboles graphiques chrétiens les plus anciens, présent sur les papyri chrétiens produits entre 175 et 220. Il apparaît dans plusieurs papyri néotestamentaires comme le P66 montré ci-dessus. Le staurogramme y remplace le terme stauros (« croix ») et plusieurs de ses variables, notamment le verbe « crucifier » et le nom « le Crucifié ».
  • Le tau-rhô qui se retrouve encore, flanqué d’alpha et omega, dans la décoration du baptistère de San Giovanni à Naples (5e s.) ne dérive pas du chi-rhô, qui, lui, connaît son plein succès comme symbole chrétien à partir des 4e-5e s. 

Christogramme orné de l'alpha et de l'oméga, (mosaïque, ca. 390), plafond du Baptistère de San Giovanni in Fonte (Naples, Italie)

Domaine public→ © CC BY 3.0

Le premier crucifix

Le signe devient un support visuel à la méditation sur la mort du Christ. Son apparence, rendue par contraction graphique, ne se contente pas de signifier la croix, elle l’évoque visuellement : le tau (T) rappelle la traverse de la croix, alors que la verticalité de la hampe du rhô (P) et la protubérance de sa panse anthropomorphisent la lettre pour évoquer le Crucifié.

La méditation sur la croix et le Crucifié n’a plus seulement pour support un mot (même réduit à la ligature de graphèmes) mais un signe cruciforme, peut-être le plus ancien motif iconographique légué par l'Église. Cette forme agit comme un pictogramme, phénomène hybride (forme et graphie, visuel et textuel) qui évoque moins l’instrument du supplice que la mort de Jésus Christ.

3 — XP, chi-rhô, christogramme (☧), symbole aux confins du religieux et du politique

Le christogramme, composé des lettres grecques chi (Χ) et rhô (Ρ) de Christos (χριστός), symbolise le nom du Christ. Le caractère est préchrétien, mais après la vision d'un chrisme par Constantin la veille de la bataille contre Maxence au pont Milvius en 312, suivie de la conversion de l'empereur et de l’édit de Milan en 313, son usage se répand.

  • Signe apposé au christianisme devenu religion de l’empire (religio Romana), il orne les boucliers des légions et le labarum, l’étendard sur lequel Constantin fait figurer le chi-rhô
  • Le chi-rhô devient ensuite un symbole de l'universalité du christianisme par l’instrument étatique romain : il couvre les instruments de pouvoir (l'étendard, les monuments civiles et religieux, l'imagerie officielle, etc.) et se répand dans l’empire par les monnaies.
  • Le labarum (avec le chi-rhô) continue à figurer sur les portraits impériaux. Le Christ victorieux est ainsi étroitement lié à la personne de l'empereur.

4 — Concentrés de christologie

Staurogramme et pictogramme synthétisent le pouvoir salvateur du nom de « Jésus » et témoignent d’une christologie déployée depuis avant la création du monde (Jn 17,5.24), pendant sur la période de l’Ancien Testament (Jn 1,1-3 ; 12,41) et durant la vie du Logos incarné en Jésus Christ (Jn 1,14). 

  • Ils sont des signaux lumineux dressés pour les nations venues s'intégrer dans l’Église (cf. Jn 8,12 ; 9,5 « Je suis la lumière du monde »). 
  • Ils s’accompagnent de l’Alpha et de l’Omega (Ap 1,8 ; 21,6 ; 22,13 « Je suis l’Alpha et l’Omega ») et se trouvent insérés dans une couronne triomphale. 

Médaillon figurant Constantin avec un chrisme sur le casque, avers, (argent, 315), Ticinum (Pavie) ou Rome

Munich, Staatliche Münzsammlung

 Domaine public→ © CC BY-SA 3.0

  • Ils accompagnent en conséquence les chrétiens nés au nom de Jésus Christ (les baptisés) et leur offre la promesse de la résurrection par la présence sur les plaques votives, funéraires et les fronts de sarcophages.

Sarcophage chrétien, (Sculpture en ronde-bosse sur marbre, 6e s.), 212 × 76 × 53 cm, découvert à Notre-Dame de Soissons

Musée du Louvre, Denon, rez-de-chaussée, salle 28 — MR 886

 Domaine public→ © CC BY-SA 4.0

Anonyme, bague portant le christogramme Chi-Rho, (argent, ca. 300-400), découverte sur un site funéraire chrétien

Musée Gallo-Romain de Tongres, Belgique — 82.H.1

Domaine public→ © CC0 1.0

5 — Autres christogrammes remarquables 

IX (iota-chi) et XI (chi-iota)

Ce monogramme est très répandu dans le monde impérial chrétien pendant la période constantinienne et adopte les mêmes procédés iconographiques que le chi-rhô. Il contracte le I (iota) pour Ἰησοῦς (Jésus) et le X (chi) pour Χριστός (Christ).

IH (iota-êta) et HI (êta-iota)

Le iota-êta associe les deux premières lettres de Ἰησοῦς. Il est plus connu sous sa forme de trigramme intégrant la lettre S : IHS et IHC, iota-êta-sigma (le sigma étant représenté par les lettres latines S ou C). JHS et et JHC sont d'autres variantes.

IC (iota-sigma) et XC (chi-sigma)

Ces christogrammes représentent les premières et dernières lettres de « Jésus » (ΙΗϹΟΥϹ) et de « Christ » (ΧΡΙϹΤΟϹ). Familiers dans le monde grec, ils sont très répandus sur les icônes peintes. Les lettres sont parfois agencées au-dessus de la traverse d’une croix grecque, en surplomb des lettres NI-KA (« victoire »).

Réception

Liturgie

18 PARALITURGIE Chemin de croix : onzième station

CONTEMPLATION Jésus cloué sur la croix

Jerzy Duda-Gracz (1941-2004), 11 — Jésus est cloué à la croix, (huile sur toile, 2000-2001), 185 x 117 cm

Chemin de croix ex voto de l'artiste, narthex, galerie haute du sanctuaire de l'icône miraculeuse, Sanctuaire de Czestochowa, Jasna Gora (Pologne)

© D.R. Jerzy Duda-Gracz Estate→ ; photo : J.-M. N.,  Mt 27,35-44 ; Mc 15,23-28 ; Lc 23,33 ; Jn 19,18

 Ici, c’est l’histoire de la Pologne durant la guerre et à travers ses martyrs : Jésus est cloué à la croix. Il manque les bourreaux. On a l’impression que le Christ lui-même se fixe sur cette croix ; il est cloué par la souffrance humaine et par le martyre des victimes ; il est cloué lorsque des êtres sont morts pour la Pologne, pour la patrie et pour la liberté. Il meurt avec ceux qui meurent, il meurt avec ceux qui sont en camp de concentration. Leur souvenir est le symbole de la voie polonaise conduisant à notre résurrection.

Derrière, au fond, on voit de face un wagon, représentant les trains de la mort ; on voit également ce qui n’est pas un cercueil mais le coffre d’une voiture, avec la plaque, à côté du cardinal Wyszynski, cet homme de haute stature.

C’est le coffre d’une voiture dans lequel se trouvait un prêtre, le P. Popieluszko. Ce prêtre a été assassiné en 1984, on s’en souvient tous. Il était l’Aumônier de Solidarnosc. Il est cette figure emblématique de la lutte pour la liberté et contre le régime communiste. Il avait été l’objet de plusieurs attentats ; un jour, on a fini par l’enlever dans le coffre d’une voiture, on a voulu lui donner une sévère leçon et il en est mort, et on l’a trouvé dans un réservoir de la Vistule quelques jours plus tard. Il a été béatifié par le pape Benoît XVI le 6 juin 2010. Nous avons d’autres personnages, pour dire la vérité de cette Passion : au centre, sous la croix où l’on voit toujours les rubans de la Pologne, blanc et rouge, il y a un homme qui s’avance vers son exécution. Mais un autre homme va prendre sa place.

Cet homme avec le vêtement des déportés, c’est le P. Maximilien Kolbe, ce franciscain conventuel qui a voué sa vie tout entière à la Vierge, à l’Immaculée Conception. Cet homme qui a traversé le monde et qui a créé des journaux, cet homme qui a donné sa vie pour un père de famille. L’histoire est encore plus forte : dans le camp de concentration d’Auschwitz, un homme s’est évadé, et il fallait des exécutions en représailles « dissuasives ». Une quinzaine allaient être exécutés et le P. Maximilien Kolbe s’est présenté, a négocié pour qu’on l’exécute à la place du père de famille, ce qui a été fait. Quand il était enfant, il avait eu la vision de la Vierge Marie qui, dit-il, lui aurait présenté deux couronnes : une blanche et une rouge. Encore les couleurs de la Pologne ! Mais en l’occurrence, la blancheur c’était la consécration de sa vie, le rouge c’était le martyre. Il a pris les deux ! Et cet homme qui avait voué sa vie à la Vierge a été exécuté le 14 août, et on l’a mis dans le four crématoire le 15 août ! Continuons dans ce chemin de l’horreur. Ils ne sont pas seuls, il y a tous ces êtres anonymes qui sont associés.

On a également le cardinal Wyszynski, cet homme qui a fait pape Jean-Paul II ! Alors que celui-ci voulait s’appeler Stanislas, le cardinal Wyszynski lui a dit : « Un pape polonais, c’est beaucoup. Stanislas, cela relève de la provocation ! ». Cet homme qui était lié d’une profonde amitié avec Jean-Paul II et qui plus d’une fois lui a dit « Arrêtez, n’en faites pas trop, pas trop vite ! », cet homme avait été emprisonné de 1953 à 1956 ; et dès qu’on a annoncé au pape Pie XII qu’il avait été emprisonné dans un camp pour lui remettre les idées en place, le pape l’a fait cardinal. Politiquement, c’était très fort car cela voulait dire que le gouvernement avait enfermé un « prince de l’Église » : attention au sens de « prince de l’Église », cela veut dire qu’il est un serviteur qui ira jusqu’au martyre, c’est pourquoi les cardinaux sont vêtus de rouge, ils doivent donner leur vie jusqu’au martyre. Le Christ ici a les yeux ouverts, c’est un état de conscience de ce qui se passe à travers les âges, au cœur de la vie. Au cœur de ces hommes et au cœur de ces femmes, de cette Présentation, de cette vieille femme sur la gauche, numérotée. Tous ceux et celles que l’on voit, ce n’est plus une procession, c’est la marche d’un massacre, au cœur des camps, au cœur de la Pologne. (J.-M. N.)

Arts visuels

17–34 Représentations de la croix

Relique de la passion

→PARALITURGIE Reliques de la passion : la vraie croix

Avec la lance et l'éponge

Art populaire, Croix avec la lance et l'éponge à l'extrémité de la branche d'hysope (18e s.), reliquaire à papiers roulés, France

© Photo : Trésors de ferveur→

Le crucifix, image de la mort du Christ

Art populaire, Crucifix entouré des instruments de la Passion (début 18e s.), 33,7 x 24,4 x 1,5 cm, Clarisses de Chambéry

© Photo : Trésors de ferveur→ 

Naissance d'un symbole : la croix de Jérusalem

Art populaire, Croix de Jérusalem sculptée dans une tranche d'olivier (19e s.), 9,5 x 11,2 x 2,6 cm, Jérusalem

© Photo : Trésors de ferveur→