Le lien entre Jésus et les Écritures est un lieu commun du christianisme primitif (p. ex. Mc 15,28 ; Lc 18,31 ; 22,37 ; 24,44). Aussi le recours du NT à l'AT est-il très développé. Il se fait selon différentes modalités, depuis l'allusion discrète jusqu'à la citation explicite. Les « citations d'accomplissement » sont le plus fort mode de référence à l'AT. Les citations explicites d'un texte des Écritures sont souvent accompagnées d'une formule d'introduction du type « ainsi s'accomplit l'oracle du prophète ».
Jn
Jn présente neuf citations d’accomplissement standardisées : Jn 2,17 ; 6,31-33 ; 12,13-15.38-40 ; 13,18 ; 15,25 ; 19,24.28.36-37 ; cf. Edwin D., Old Testament Quotations in the Gospel of John [Novum Testamentum: Supplements 11], Leyde : Brill, 1965, et Bruce G., Scripture within Scripture, Atlanta GA : Scholars Press, 1992). En outre, on trouve 36 occurrences des lexèmes dérivés de graphô ou de gramma. Cet évangile présente également des citations des Écritures explicites sans qu’un mot de ce registre lexical n’apparaisse (Jn 1,23 ; 12,38.41). Il présente enfin des passages où un mot de ce registre apparaît sans qu’il soit bien possible de dire à quelles Écritures il est fait référence :
En Jn 2,22 : graphê
et le logos de Jésus sont coordonnés/juxtaposés/identifiés comme un objet de foi pour les disciples de Jésus, référant
- à Jn 2,17 qui se réfère à Ps 69,10 ?
- aux Écritures évoquant le troisième jour (Jn 2,19-20 ; Os 6,2, ou idée générale comme en 1Co 15,3-4) ?
- aux paroles de Jésus lui-même, le kai (« et la parole ») étant epexégétique ( Francis J., « The Gospel of John as Scripture », The Catholic Biblical Quarterly 67 (2005), 454-468 ; Id., The Gospel of John: Text and Context [Biblical Interpretation Series 72], Boston : Brill, 2005, 333-347 ; Id., « What Came First - Scripture or Canon? The Gospel of John as a Test Case », Salesianum 68 [2006] 7-20) ? Cela se répercute alors dans l’interprétation de Jn 20,9, avec quoi Jn 2,22 semble former une large inclusion scripturaire et herméneutique de l’ensemble de l’évangile.
En Jn 17,12 : graphê
se réfère :
- ou bien à Judas : le titre « le fils de perdition » (Jn 17,12) faisant signe vers divers passages scripturaires prophétisant sa rapine et sa tragique destinée (p. ex. Is 34,5 ; Si 16,13 ; 31,5-7) ; peut-être les bᵉné šaḥat à Qumrân ; Gn 49,17 et l’idée chrétienne primitive de l’antéchrist venant de la tribu de Dan ; ou renvoi à Jn 13,18 renvoyant à Ps 41,10 ;
- ou bien aux disciples de Jésus mentionnés en Jn 17 (les passages scripturaires prophétisant la préservation de la plupart d'entre eux) ;
- ou bien aux paroles de Jésus, voire à l'Évangile selon Jn (Jn 17,12 serait à lire en fonction de Jn 6,39 ; 18,9 ; 10,28-29 : ).
En Jn 20,9 : graphê
apparaît sans référence précise et peut se référer, selon les opinions des chercheurs :
- (sg.) à un passage précis des Écritures,
- (sg.) à un corpus des Écritures,
- (pl. hai graphai) à l’ensemble des Écritures anciennes,
- (sg.) aux Synoptiques ou aux traditions qu’ils contiennent (cf. l'allusion à la naissance à Bethléem en Jn 7,42),
- (sg.) aux paroles de Jésus lui-même : hina plêrôthêᵢ (« pour qu'elle s'accomplisse ») introduit aussi bien des citations scripturaires que des paroles de Jésus (p. ex. Jn 18,9.32).
Mt
Mt a fait des citations d'accomplissement sa spécialité ( Krister, The School of St. Matthew and Its Use of the Old Testament, 2e éd., Philadelphie PA : Fortress, 1968). Mt cite 14 fois l’AT, dont 8 fois « Isaïe » (Mt 1,23 ; 3,3 ; 4,15-16 ; 8,17 ; 12,18-21 ; 13,14-15 ; 15,8-9 ; 21,13). Le passage est généralement accompagné d’une formule du type : « Tout ceci advint pour que s’accomplît l’oracle prophétique du Seigneur. » Les citations sont faites de diverses manières :
- Mt suit G avec Mc, quand il lui emprunte.
- Ailleurs, Mt va jusqu’à adapter. Un exemple révélateur est celui du centon : Ml 3,1 + Ex 23,20 = Mt 11,10 « Voici, moi j’envoie en avant de toi mon messager qui préparera ton chemin devant toi. »
- Mt ne cherche pas à interpréter la signification globale du passage de l’AT qu’il cite, mais se concentre plutôt sur les détails où l’on trouve une ressemblance avec Jésus ou l’événement du NT en question.
Attributions
- Mc 1,2 (Ml 3,1 + Is 40,3) et Rm 9,27 (Os 2,1 + Is 10,22) attribuent les citations au seul Is.
- Mt 2,5-6 (Mi 5,1 + 2S 5,2 // 1Ch 11,2) et Mt 21,4-5 (Is 62,11 + Za 9,9) attribuent les citations à un prophète non nommé.
- Déjà dans l’AT, 2Ch 36,21 se réfère à Jr 25,11 pour les derniers mots, tandis que ce qui précède se trouve dans Lv 26,34.
Contexte
Les citations dépendent-elles du contexte, ou le contexte dépend-il des citations ?
Les citations ne semblent pas à l’origine des récits (qui seraient alors des espèces de midrashim) ; elles enrichissent des récits déjà existants.
- Mc 1,14 et Lc 4,14 s’accordent pour dire que Jésus part pour la Galilée après son →baptême et son séjour au désert ; Mt n’a pas créé le récit à partir de la référence biblique : celle-ci le colore seulement d’une allusion aux Gentils (Mt 4,14-16).
- En Mt, les récits les plus riches en citations d'accomplissement présentent une ligne narrative parfaitement intelligible sans les citations, dans quatre cas sur cinq (Mt 1,22-23 ; 2,15.17-18.23), l'exception étant peut-être Mt 2,5-6.
- On imagine difficilement Mt 2,15-23 composé à partir des trois citations d’accomplissement qu’il contient.
Origine
Dans le contexte culturel ambiant d'→accomplissement des Écritures, il est très possible qu'aient été composés très tôt des florilèges : p. ex., Mt 21,4-5 en appelle à Za 9,9, qu’on retrouve en Jn 12,14-16. Certains étaient liés aux menus événements de la vie de Jésus, comme pour souligner que toute cette vie, jusqu’au moindre détail, appartenait au dessein de Dieu.
En même temps, l’intégration des citations d’accomplissement dans les récits où elles figurent est telle qu’il semble difficile qu’elles aient pu être utilisées hors de leur contexte actuel. Il est vraisemblable que Mt, scribe habile (Mt 13,52), soit lui-même à l’origine de l’utilisation de nombre de ces citations introduites par une formule : sans nécessairement résulter des recherches d’une école de rédacteurs (selon la proposition de ), il s'agit d'une composition de scribe chrétien.
La fonction des citations d'accomplissement
- Elles peuvent avoir visé l'objectif apologétique pour convaincre la synagogue. C'est ce que proposent les travaux classiques de Charles Harold, According to the Scriptures: The Sub-structure of New Testament Theology, Londres : Nisbet, 1952, et Barnabas, New Testament Apologetic: The Doctrinal Significance of the Old Testament Quotations, Londres : SCM, 1961. Cependant, on s’attendrait à en trouver plus dans la passion, où pour le premier évangile, par exemple, on n’a que Mt 26,54.56 ; 27,9-10.
- Elles pourraient aussi avoir simplement un but didactique : informer les lecteurs chrétiens et soutenir leur foi. C'est ce que comprirent les exégètes anciens, quand ils recoururent à l'exposition révérencielle pour mettre en lumière l'→intentio auctoris qui motivait telle ou telle citation scripturaire en apparence mal attribuée.
Le caractère éclectique des textes cités, la diversité de leur fonction et leur indépendance des contextes scripturaires sont autant d'indices d’un fonctionnement de l’Écriture comme langue plutôt que comme texte fixé, comme réservoir de motifs et d’indices plutôt que comme histoire suivie.
