La Bible en ses Traditions

Philippiens 4,2–3

Byz V S TR Nes

2 J’exhorte

VJe demande à Évodie et j’exhorte

Vje prie Syntyche

à 

Vd'avoir le même sentiment dans le

Sune [unique] pensée dans notre Seigneur.

2b Unité d’esprit Références en marge Ph 1,27d

3 Oui, je

TREt, je

VEn outre, je te prie toi aussi mon vrai compagnon : 

 aide-les, elles

V Saide celles qui ont lutté

Vtravaillé avec moi pour

Vdans l'Évangile

avec Byz TR Nesaussi Clément et le reste de mes collaborateurs,

dont les noms [sont]

Vsont

Ssont écrits dans le livre de vie !

3b lutté avec moi Ph 1,27 ; 2,25 ; Rm 15,30 ; Phm 2 3d livre de vie Ps 69,29 ; Dn 12,1 ; Lc 10,20 ; Ap 3,5 ; 13,8 ; 17,8 ; 20,12

Propositions de lecture

2–23

Structure

4,2-9 est composé de trois parties
  • exhortation à la concorde entre Évodie et Syntychè (v.2-3) ;
  • appel à la joie et à la confiance dans le Seigneur (v.4-7) ;
  • invitation à penser et agir en chrétien à l’exemple de Paul (v.8-9).
4,10-20 est formé de trois unités thématiques
  • joie de Paul pour le don et son style de vie (v.10-13) ;
  • la vraie valeur du don des Philippiens (v.14-17) ;
  • la récompense de Dieu (v.18-20).
4,21-23 est le postscriptum de la lettre

Mouvement de la parénèse finale

  • v.2-9, comme conclusion du corpus de la lettre, est une série d’exhortations de différents caractères, juxtaposées les unes aux autres par une accumulation. L’objet de ces exhortations reste général, sans qu’on puisse savoir avec précision ce que les Philippiens doivent faire. Ceci est caractéristique de la parénèse chez Paul. Il remet souvent au discernement des chrétiens et à l’illumination divine la concrétisation des valeurs qu’il présente (Tradition chrétienne Ph 4,9c).
  • v.10-20 forme l’épilogue de la lettre (cf. 1,3-11 pour les expressions communes) dans lequel Paul mentionne le don reçu des Philippiens par l’intermédiaire d’Épaphrodite. Un remerciement en fin d’épître est à première vue problématique. Certains auteurs ont émis l’hypothèse que ce texte était une lettre en elle-même. De fait, ce n’est pas un véritable remerciement (le verbe eucharisteô manque), en outre, dans l’Antiquité, cet élément n’est pas toujours à la fin de la lettre. Paul le renvoie à la fin pour indiquer son indépendance et la gratuité du don chrétien, soulignant que l’aide des Philippiens est fruit de leur accueil de l’Évangile (Procédés littéraires Ph 4,15–19).
  • En v.21-23 Paul salue chacun des fidèles de Philippes en son nom propre et au nom de chrétiens vivant à proximité de son lieu de détention.

Texte

Vocabulaire

2a Évodie + Syntyche — Sens étymologique de ces noms de femmes : « bon chemin » et « rencontre ».

3a compagnon Suzugos = « sous le même joug ». C’est peut-être un nom propre, mais il est plus probable que ce soit un nom commun désignant un collaborateur de Paul impliqué dans la vie de l’Église à Philippes (Tradition chrétienne Ph 4,3a).

Grammaire

3b aide-les Le verbe sullambanô à la forme moyenne suivi du dat. signifie « aider, assister » (cf. Lc 5,7).

Procédés littéraires

2a.3a Évodie + Syntyche + compagnon — Figure étymologique Paul joue sur l’étymologie des noms des deux personnes mentionnées (Vocabulaire Ph 4,2a) et de suzugos (Vocabulaire Ph 4,3b), afin que, assumant leur nom, elles accueillent l’appel à l’unité.

3b Évangile Synecdoque et/ou métonymie Le syntagme exprime soit le tout pour la partie, soit l’objet pour l’action qui consiste à le donner.

3ab compagnon + aide + ont lutté — Répétition à trois reprises d'une parole avec le préfixe sun- (suzuge, sullambanou, sunêthlêsan), renforcant l'exhortation à l'unité.

Contexte

Milieux de vie

2a Évodie + Syntyche — Apparemment deux femmes de Philippes aux noms prédestinés (Vocabulaire Ph 4,2a), collaboratrices de Paul.

3c Clément Probablement un chrétien de Philippe bien connu de la communauté. Paul n’a donc pas besoin de le présenter (Tradition chrétienne Ph 4,3c).

3d livre de vie Registre de citoyenneté ? Les Philippiens qui étaient citoyens romains avaient été inscrits dans le livre (registre) des citoyens romains de la colonie (cf. →Suétone Cal. 8,2).

Intertextualité biblique

3d livre de vie Motif Être inscrit dans ce livre signifie, d’après les parallèles bibliques et péritestamentaires, être destiné à la vie éternelle (Milieux de vie Ph 4,3d ; Littérature péritestamentaire Ph 4,3d). Cette dérivation biblique de l’image est la plus probable, Paul étant un lecteur attentif de l’Écriture.

Littérature péritestamentaire

3d livre de la vie Expression répandue dans la littérature apocalyptique

  • →1 Hén. 47,3 « En ce temps-là, j’ai vu le Prince des jours prendre place sur Son trône de majesté, les livres des vivants ouverts devant Lui. »

Réception

Tradition chrétienne

2a J’exhorte Douceur du bon pasteur

  • →Marius Victorinus Comm. Phil. 4,2 « Il dit je supplie, faisant comprendre que c’est pour leur bénéfice. Je ne commande pas, ni ordonne, mais je supplie. »
  • →Hemmingsen Comm. Phil. : Le conseil de Paul à Évodie et Syntyche désignées par leur nom rappelle que le métier d’un pasteur est d’être au contact des individus. L’office d’un bon pasteur est le soin du troupeau entier, mais il doit aussi rechercher chaque brebis perdue.

3a compagnon

= la femme de Paul ?

  • →Clément d’Alexandrie Strom. 3,6,53.
  • →Cajétan Ep. Pauli al. apost. : Germana (en V) désigne probablement sa femme qui s’appellait Germana, bien que rien ne soit certain : plusieurs femmes assistaient les Apôtres (p. ex. Ac 16,14-15.40).
  • →Calvin Comm. NT inverse la tendance des exégètes, y compris d'Érasme : il doute qu’il y eût une querelle en arrière-fond, parce que Paul décrit Évodie et Syntychè comme femmes excellentes et « collègues de l’Évangile ». Au pire, Paul prévoyait un désaccord et voulait favoriser la concorde. De plus, Érasme a tort en supposant que le « compagnon » anonyme devait être une femme, peut-être même la femme de Paul, en s’appuyant sur le fait que sa mention suit les noms des deux femmes (Clément aussi est tout proche). Ne serait-il pas ridicule que « la femme de Paul » fût à Philippes, ville où il ne s’est rendu que deux fois dans sa vie ? 
  • →Brenz Expl. Phil. : La question de savoir si Paul avait une femme ou non n’a guère d’importance. L’Évangile tient ces choses-là pour indifférentes, ou sans intérêt.
  • →Lapide Comm. ep. Pauli, avec Calvin contre Érasme, pense que le mot latin germana ici ne désigne pas la femme de Paul. Le mot grec est masculin (gnêsie). Peut-être s'agit-il du mari d'une des deux femmes qu’il vient de mentionner ?

= le mari ou le frère d’Évodie ou de Syntyche

= Épaphrodite

= un collaborateur anonyme ?

3c Clément = Clément 1er, pape (→Eusèbe de Césarée Hist. eccl. 3,5).

3d livre de vie Symbole de prédestination

  • →Thomas d’Aquin Lect. Phil. « Le livre de vie, selon la Glose, est la prédestination des saints, et c’est vrai pour ce qui concerne la réalité, mais il y a une différence de raison entre les deux. Il faut savoir qu’autrefois, il y avait la coutume que ceux qui étaient députés à quelque office ou dignité, étaient inscrits dans un registre, comme les soldats et les sénateurs, qui étaient inscrits au palais. Or tous les saints sont choisis par Dieu pour être prédestinés à une grande chose, à savoir la vie éternelle. Et cette ordination est la prédestination. L’inscription de cette ordination divine s’appelle le livre de vie : cette inscription est dans la mémoire divine, parce que, en tant qu’il ordonne, il prédestine. Mais en tant qu’il le sait de façon immuable, on dit qu’il y a prescription. C’est donc la ferme connaissance des prédestinés qu’on appelle livre de vie. Mais est-ce que certains en sont effacés ? Il faut savoir que certains sont inscrits de façon absolue, les autres relativement. En effet, certains sont prédestinés par Dieu de sorte qu’ils obtiendront la vie éternelle de façon absolue, et ainsi, ils sont inscrits de façon indélébile. Les autres le sont pour avoir la vie éternelle non en elle-même, mais dans sa cause, en tant qu’ils sont ordonnés à la justice présente, et ceux-là sont dits être effacés du livre de vie, quand ils s’écartent de la justice présente. »
  • →Cajétan Ep. Pauli al. apost. : C’est une métaphore désignant l’Esprit divin, qui contient tous les noms de ceux qui sont prédestinés à la vie éternelle.
  • →Hemmingsen Comm. Phil. : C’est le catalogue des élus, rempli des noms des fidèles qui persévèrent jusqu’à la fin. Ou bien c’est le conseil éternel au cœur de Dieu. Bien entendu, c’est une façon de parler.
  • →Lapide Comm. ep. Pauli : Théophylacte pensait que ceux qui ne sont pas inscrits dans le livre de vie sont ceux qui mourront en état de péché. Mais Thomas d’Aquin fait remarquer qu’il s’agit d’un livre de vie unique. La prédestination n’est pas « double » (Ex 32,32 ; Ps 69,29 ; Lc 10,20). Ceux qui sont morts en état de grâce sont déjà inscrits et les autres encore vivants, qui luttent ici-bas, y ont leurs noms inscrits de manière inchoative. Par ailleurs, en Si 24,23 le « livre de vie » désigne encore autre chose : l’Ancient Testament. Ces possibilités donnent l’occasion de rappeler que les décrets divins sont vivants et vivifiants.

Arts visuels

3 Bible hiéroglyphique

Thomas Bewick (1753-1828) et Rowland Hill (1744-1833), →New Hieroglyphical Bible (impression au plomb et gravure sur bois, 1794), 14 x 9 cm

Thomas Fisher Rare Book Library, Toronto (Canada) © Domaine public - Photo : Dr. Ralph F. Wilson

Le « vrai compagnon » est ici un compagnon de joug : celui du Christ, facile à porter. Le symbole utilisé pour la vie (le « Livre de Vie ») est en effet très enviable pour un enfant, et original en la circonstance : un tout petit enfant qui fait des bulles ...

3b celles qui ont lutté avec moi Paul et la femme Même s’il ne s’agit pas précisément des femmes de Philippes, une figure féminine est très présente dans l’iconographie primitive de Paul :

  • Une petite plaque d’ivoire→, du début du 5e s. qui faisait partie autrefois d’un coffret, aujourd’hui au British Museum, présente plusieurs scènes de la saga de Pierre et de Paul, en particulier une scène, où Paul prêche à une femme, qui se penche vers sa ville. Il s’agit de Thècle, jeune fille devenue disciple de Paul à Iconium selon les Actes de Paul et Thècle. Persécutée pour sa foi, elle échappa miraculeusement au bûcher à Iconium, aux bêtes à Antioche de Pisidie, et de là s’embarqua pour Séleucie en Syrie (refaisant d’une certaine manière le parcours du premier voyage de Paul) pour y annoncer l’Évangile jusqu’à un âge vénérable.
  • Un sarcophage théodosien de production romaine, conservé à Marseille (→Christern-Briesenick 2003, 147-148 no 297 tab. 75) : Paul est arrêté par un personnage qui lui met au cou une corde, alors qu’une figure féminine observe la scène, à demi-cachée par un arbre proche (fig. 11). Ces détails empêchent d’identifier cette arrestation comme celle qui eut lieu à Jérusalem, selon Ac 21,31, effectuée par le « tribun de la cohorte », sans mention d’aucune figure féminine. On peut en revanche y reconnaître le moment des Actes de Paul et Thècle, où Tamiri, désespéré par la perte du cœur de celle qui lui était promise comme épouse, se saisit de Paul, en présence de Thècle, pour le conduire au gouverneur. Cette dernière a le crâne rasé et, pour cette raison, couverte d’un turban. Ce détail iconographique a son correspondant exact dans l’histoire de Thècle, avec la promesse qu'elle fit à Paul selon ces mêmes Actes (25 « Je me fais couper les cheveux et je t’accompagnerai où que tu ailles »).
  • Un fragment de sarcophage du cimetière de Saint-Valentin→ (début du 4e s.), aujourd’hui dans les musées du Capitole (exposée au musée de la Centrale Montemartini, inv. 67, →Deichmann 1967, 349 no 832 fig. 134 ; →Salvetti 2009, 194-195 no 65) :  Paul est le timonier d’une barque au nom de Thècle, conduisant ainsi symboliquement la personne à travers la mer, route antique du kérygme évangélique.