La Bible en ses Traditions

Luc 9,18–21

Byz V S TR Nes

18 Et Byz V TR Nesil advint, comme il était à prier seul,

que les disciples étaient avec lui,

et qu'il les interrogea en disant :

— Qui suis-je, au dire des foules ? 

19   Ils lui répondirent et dirent :

Jean le Baptiste

VJean-Baptiste

mais d’autres disent que tu es Élie 

et d’autres, l'un des anciens prophètes qui est ressuscité.

20 Et il leur dit :

— Mais vous, qui dites-vous que je suis ?

Pierre

VSimon-Pierre

SSimon, répondant, dit :

— Le Christ de Dieu.

21 Mais, les reprenant, il leur enjoignit de ne le dire à personne,

Texte

Procédés littéraires

4,16–24,52 an de grâce NARRATION Chronologie symbolique du ministère public du Christ comme année jubilaire Luc ne rapportant qu'une seule Pâque durant l'âge adulte de Jésus, il sous-entend que son ministère public correspond exactement à l'année jubilaire, depuis le discours dans la synagogue de Nazareth jusqu'à l'Ascension.

  • En déclarant « aujourd'hui » l'ouverture de l'année jubilaire, Jésus agit comme le grand-prêtre inaugurant l'an de grâce par le grand →Jour des Expiations
  • À l'autre extrémité de l'Évangile, l'Ascension de Jésus rappelle la célébration du même Jour des Expiations par le grand-prêtre Simon telle qu'elle est rapportée par l'Ecclésiastique :  Jésus lève les mains et bénit tandis que les assistants se prosternent devant lui (cf. Lc 24,50-52 // Si 50,17-20).

Contexte

Intertextualité biblique

8.19 Élie TYPOLOGIE Élie et Jésus : une relation très riche  Jésus naît dans un peuple dont l’espérance est soutenue dans les situations adverses par une multitude d’intercesseurs:

  • 2M 15,14 Jérémie apparaît à Judas Macchabée « priant beaucoup pour le peuple et pour la ville sainte, lui l’ami de ses frères » .
  • 2M 7,37 Les martyrs d’Israël intercèdent pour les vivants, et ceux-ci offrent des sacrifices pour la rémission des péchés des morts (2M 12,38-45).

L’identification du Fils* de l’Homme à « Jean-Baptiste, Jérémie, Elie ou l’un des prophètes » (Mt 16,14) montre que l’on voit en lui l’égal des saints auxquels le peuple confie ses prières (cf. Paraclet*). Parmi ces derniers se détache la puissante figure d’Elie. Son aura immense imposait à Jésus de définir le rapport entre leurs missions respectives (1). Par rapport aux spéculations contemporaines sur Elie (2), Jésus énonce une position originale. Il situe Elie en dépendance par rapport à lui (3), son ministère emprunte bien des traits à celui d’Elie (4), mais en définitive il est plus grand qu’Elie (5).

1. Jésus sur Elie

Soutien de la foi d’Israël en un temps d’apostasie presque générale, mystérieusement enlevé au ciel à côté d’un char de feu (1R 162R 3), Elie croît en prestige à l’époque intertestamentaire. Il a résisté seul à Jézabel et Achab et aux séductions immédiates de la religion de Baal. Il représente la force de la foi enracinée dans le peuple de l’Alliance. Dans la mesure où Jésus et sa culture religieuse surgissent du plus profond de la piété d’Israël, on doit s’attendre à une force coloration élianique de son ministère. La source privilégiée de cette étude se trouve dans les livres canoniques et dans les Targums*:

  • Si 48,10 Elie est le prophète qui doit « restaurer les tribus de Jacob » .
  • Ml 3,23 Dans le livre de Malachie, Dieu va « envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable ». 

Aux signes opérés par le Messie* (Is 61,1-2), l’Apocalypse* messianique de Qumrân ajoute la « résurrection des morts » et le « retour des pères vers leurs fils » : elle complète donc le portrait du Messie par celui d’Elie en Ml 3,24.

Le Retour d’Elie est le grand événement inaugurant les temps eschatologiques, mais le bouillonnement des traditions qui le concerne hésite : la mission eschatologique d’Elie est-elle orientée vers l’avènement d’un autre, ou se suffit-elle à elle-même ? Jésus lui-même a pris une position nette : 

  • Mt 17,10-12 « Pourquoi donc les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ? [Jésus] répondit : —Certes Elie va venir et il rétablira tout ; mais, je vous le déclare, Elie est déjà venu, et, au lieu de le reconnaître, ils ont fait de lui tout ce qu’ils ont voulu. Le Fils de l’homme lui aussi va souffrir par eux . » 

Ces paroles du Christ consonnent avec Ml 3,23-24 et Si 48,10 : Elie est le « restaurateur d’Israël » ; il est déjà venu [passé] en la personne de Jean-Baptiste identifié à l’agent eschatologique qui prépare la venue du Seigneur. Mais il reviendra [futur], ce qui suppose un second retour à la Fin* du monde. La tradition chrétienne s’est appuyée sur ces paroles de Jésus pour affirmer son double avènement, le second précédé comme le premier par le retour d’Elie :

  • Justin martyr Dial.49,2 « L’un qui le fera voir sans éclat, sans beauté, exposé à toutes les douleurs ; l’autre, qui nous le montrera environné de gloire et s’avançant comme le juge de tous les hommes … comment ne pas voir qu’il s’agit du second avènement dans ces mots de jour grand et terrible, et que c’est de ce dernier avènement qu’Élie est annoncé comme précurseur ? »

La solution proposée par Jésus est complexe :

  • un premier retour d’Elie s’est soldé par le martyre de Jean-Baptiste, et la venue de Jésus qui culmine dans sa Pâque ;
  • dans un futur dont on ne connaît ni le jour ni l’heure reviendra Elie avec puissance annonçant le retour glorieux de Jésus (Mc 13,26).
2. Élie, agent eschatologique dans la tradition juive ancienne et rabbinique

            Ayant eu maille à partir avec Jézabel, la reine impie qui voulait entraîner Israël dans l’apostasie, Elie incarne une résistance populaire et prophétique aux religions étrangères. Le mystère entourant sa destinée céleste agrège spontanément autour de sa personne l’espérance d’un retour glorieux.

  • Tg. Ps.-J.Ex 4,13 ; 6,18 Lorsque Moïse demande à Dieu d’envoyer quelqu’un d’autre que lui pour libérer Israël de l’Egypte, le targum précise qu’il propose le nom du grand-prêtre Phinéès , qui n’est autre qu’Elie en personne . Il doit revenir pour une mission analogue à la fin des temps.
  • Nb 25,11 ; 1M 2,26.54 ; 2M18,12 (LXX) Le zèle de Phinéès pour la Loi de Moïse est devenu proverbial, à partir de quoi a pu s’opérer un rapprochement avec Elie pris « d’un zèle jaloux pour le Seigneur »  (1R 19,10).
  • Tg. Ps.-J.Ex 40,10 et Dt 33,11:  Le sacrifice du Carmel (1R 18) a favorisé l’identification d’Elie et du grand-prêtre .

Elle est poussée jusqu’à son terme dans le Deutéronome :

  • Tg. Ps.-J.Dt30,4 « Même si vos dispersés se trouvaient aux confins des cieux, le Verbe du Seigneur vous rassemblera par l’intermédiaire d’Elie le grand-prêtre, et de là il vous fera venir par l’intermédiaire du Roi Messie »
  • Tg. Ps.-J.Nb 25,12 Cet « ange » doit vivre éternellement .

Dans le judaïsme post-biblique, Elie à son retour apportera diverses reliques du premier Exode :

  • MekRI16,33: de l’eau du rocher du désert, de la manne et l’huile d’onction pour le Messie.
  • Exod. Rab.18,12 La nuit de la grande pâque doit être celle de l’exaltation d’Elie et du Messie ;

La venue du Messie sera précédée de trois jours de mission confiés à Elie:

  • le premier pour appeler Israël au repentir,
  • le second pour lui prophétiser la venue du Messager de paix (Is 52,7),
  • le troisième pour annoncer «  ton Dieu règne » (Is 52,7; Pesiq. Rab. 35,4).

Dans la liturgie, Elie est « invité » à chaque śēdĕr, repas liturgique de la Pâque, pour rappeler qu’il prépare la libération messianique du peuple d’Israël. Quatre coupes sont disposées sur la table dressée rituellement. Chacune correspond à un verbe exprimant le salut lors de la sortie d’Egypte  (Ex6). La cinquième ne sera pas bue, c’est celle d’Elie, chargé de faire entrer le peuple dans sa terre lors de la rédemption finale.

3. Élie prophétise le Christ

Devant l’exubérance et la richesse des traditions populaires sur Elie, Jésus était donc obligé de se situer par rapport à lui. La première manière consistait à présenter Elie comme son prophète. Il est aidé en cela par le targum. La version araméenne de la grande prière d’Elie au mont Carmel affirme :

  • 1R 18,37 Tg « « reçois ma prière, Seigneur … et que ce peuple sache que c’est toi qui es Dieu par le signe que tu accomplis pour lui, en vertu de ta miséricorde, et que tu leur demandes par ton Verbe de revenir à ta crainte’. Et ils lui ramenèrent leurs cœurs divisés » .

C’est donc à la prière d’Elie que le Verbe divin descend parmi les hommes pour les ramener à Dieu !

  • 1R 19,12 Tg Lors de la célèbre théophanie au mont Horeb, après un ouragan, un tremblement de terre et un feu dans lesquels Elie a vainement cherché Dieu, la « voix d’un fin silence » dans laquelle Dieu se manifeste (hébreu) est devenue « la voix de ceux qui prient en silence » .

La prière silencieuse est eschatologique (Ap 8,1), ce qui correspond à la prière de Jésus qui affectionne les lieux déserts (Lc 5,16). Le témoignage d’Elie sur Jésus culmine dans la Transfiguration (Mc 9,4). De l’Horeb au Tabor, Elie témoigne de Dieu avec une fidélité inentamée.

4. Jésus prophète dans la lignée d’Elie

Jésus s’est délibérément présenté à Israël comme un prophète semblable à Elie.

  • Les Tentations* au désert (Mc1,12-13) sont analogues à la combative retraite d’Elie au torrent de Kérith (1R 17,2) : le prophète se prépare à son difficile ministère auprès d’Israël en se mesurant aux forces du mal et en triomphant d’elles, n’ayant d’autre auxiliaire que son obéissance sans réserve à la parole de Dieu.
  • La rencontre d’Elie avec la veuve de Sarepta a des analogies avec celle de Jésus et de la Samaritaine*. Les deux femmes sont étrangères, piégées par des situations matrimoniales problématiques, privées d’époux. La veuve de Sarepta trie du bois (1R 17,10) et la Samaritaine va tous les jours puiser de l’eau : l’une et l’autre se livrent à une tâche répétitive à laquelle est pourtant attachée leur survie. Elles remportent jour après jour une humble victoire sur la mort qui rôde. La visite de l’homme de Dieu les arrache cependant à une existence réduite à ses fonctions de base. Ces rencontres sont paradoxales. Prophètes d’Israël, Elie et Jésus sont envoyés à des étrangères. Hommes d’une parfaite chasteté, ils abordent des femmes déconsidérées. Dépendant de Dieu seul, ils reçoivent leur subsistance de femmes tombées dans la misère. Elles n’ont rien à offrir car elles sont pauvres de mœurs, de religion et de richesse. Et pourtant Elie et Jésus les aborde en leur demandant quelque chose. Si humiliées soient-elles, il leur reste toujours quelque chose à donner.
  • La vie cachée à Sarepta est l’école où Elie apprend le métier de prophète, dans le silence, la retraite et l’exemple d’une femme qui n’a rien mais auprès de laquelle il s’initie au secret de la vie qui vient de Dieu, comme Jésus a préparé sa mission universelle en se cachant à Nazareth. La maison de Marie a été son école, l’atelier de Joseph son université. Il y a appris le métier de Messie. La maison de la veuve, qu’il s’agisse de la veuve de Sarepta ou de la Vierge Marie, est le creuset où est se forge le glaive de la parole divine. C’est l’école d’une filiation différente, divine.
  • Finalement, à Sarepta la veuve finit par perdre son fils. Elle crie sa douleur à l’homme de Dieu et l’hagiographe affirme qu’Elie se mit sur l’enfant par trois fois, en se mesurant à son petit cadavre (1R 17,21). L’image du prophète à ce moment-là, pétri de la vie divine qui coule dans ses veines, cuit par la parole qu’il a méditée dans le silence de sa retraite est une figure de Jésus, Verbe* éternel du Père, qui se rabaisse, se rapetisse, se raccourcit en se revêtant de la nature humaine et en prenant sur lui son infirmité. Cette extension à la mesure du cadavre est une image du séjour de Jésus au tombeau, dont il se relève victorieux comme le fils de la veuve de Sarepta.
  • A l’Horeb (1R 19,1s) Elie jeûne comme Jésus, et il y a peut-être un rapport entre le pain cuit sur les pierres (1R 19,6) et les pierres que le démon suggère de changer en pain (Lc 4,3).

            Jésus s’approprie aussi la figure d’Elie comme orant :

  • xxx verifier biblio 2R 2,12 Tg : l’araméen d’un énigmatique verset affirme qu’Elie « a fait plus de bien à Israël par sa prière que les chars et les cavaliers »  .
  • Mc 9,29 Alors que Les disciples n’ont pu libérer le garçon épileptique du démon par l'exorcisme , Jésus leur déclare « cette espèce-là ne peut être expulsée que par la prière », arme ultime contre les puissances adverses.
  • Lc 9,51 « L’enlèvement » céleste de Jésus qui commence lorsqu’il entame sa montée à Jérusalem et s’achève par l’Ascension (Ac 1,9) rappelle l’assomption d’Elie.

Plusieurs miracles de Jésus facilitent son identification avec un prophète dans la lignée d’Elie :

  • Lc 7,11 // 1R 17,17 résurrection de fils de la veuve de Naïn 
  • Lc 9,2 identification pure et simple de Jésus avec Elie reparu (ou ressuscité ) 
  • Lc 9,10 // 1R 17,7 multiplication des pains qui présente des similitudes avec un miracle semblable d’Elisée, disciple préféré d’Elie (2R 4,42-44).
  • Lc 5,12-14 // 1R 17,11-19 A la suite d’Elie, Jésus a guéri des lépreux et on les associe à la descente d’un feu destructeur (Lc 9,54 // 2R 1,10-12).
  • Lc 9,59 // 1R 19,19 L’appel de disciples inconnus qui demandent le temps de prendre congé des leurs rappelle la vocation d’Elisée , avec un sentiment d’urgence eschatologique encore plus prononcé.
  • Lc 22,43 // 1R 19,4 La prière de Jésus à Gethsémani enfin rappelle la déréliction d’Elie à l’Horeb, avec l’ange qui les réconforte .

L’apparition du Christ aux pèlerins d’Emmaüs le jour de Pâque a quelques affinités avec les traditions sur le retour d’Elie :

  • ‘Erub.b*43b: le prophète aurait promis de ne pas revenir le jour du sabbat afin de laisser Israël observer le repos , or Jésus apparaît à ses disciples le jour qui suit immédiatement le sabbat.

Comme Elie, Jésus est un prophète du chemin. Tous les deux parcourent Israël du nord au sud, avec parfois des incursions dans des pays païens ; ces déplacements fournissent autant d’occasions pour des conversions, des rencontres fortuites : tous les deux sont allés au devant du peuple. Ils ont exigé de leurs disciples le choix radical de les suivre même si cela divise les familles. N’ayant rien écrit eux-mêmes, ils ont laissé à leurs disciples le soin de perpétuer leur mémoire.

5. Jésus plus qu’Elie

La tradition élianique est si riche qu’elle met Jésus en demeure de se situer par rapport à elle. Mais les lieux ne manque pas où Jésus affirme son indépendance. Il en retient les éléments qui lui conviennent:

  • 1R19,5 Au désert où Elie et Jésus passent quarante jours, le prophète souffre de la faim et il a besoin du soutien d’un ange, ce qui n’est pas le cas de Jésus.
  • 2R 2,9-10Mc 10,35-38: Elie invite Elisée à demander ce qu’il doit lui donner avant son élévation au ciel , mais dans des circonstances analogues, Jésus invite ses disciples à le prier directement pour obtenir de lui ce qu’ils désirent  
  • Mt 11,3 La question de Jean-Baptiste à Jésus depuis sa prison «  es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre » manifeste une perplexité évidemment causée par la tradition élianique : où est le jugement eschatologique des pécheurs par l’Elie apocalyptique, rempli de zèle pour la loi, qui élimine les prophètes de Baal ? La réponse de Jésus est de facto celle du double avènement (Cf. §1). Elle se profile dans le discours inaugural à Nazareth où Jésus assume l’identité de l’Elie eschatologique, prophétique et sacerdotal, venu accomplir la prophétie de Daniel* et l’Apocalypse* messianique de Qumrân, à l’exception toutefois du jour de vengeance de Dieu contre ses ennemis qu’il renvoie à la seconde Parousie : Jésus ne veut pas que le temps de la grâce et de la miséricorde soit pollué par l’annonce du jugement dernier. C’est aussi la raison pour laquelle Jésus assigne le retour d’Elie … à la mission de Jean-Baptiste ! Jésus affirme ainsi qu’Elie et Jean-Baptiste ne sont pas seulement ses précurseurs par la gloire qui leur est assurément promise, mais aussi et surtout par leurs tribulations de prophètes persécutés. Jésus assume ainsi un retour remarquable à l’Elie historique passé au second plan avec la croissance de sa figure apocalyptique.

Réception

Comparaison des versions

8.19 des anciens : Gr | V : des anciens —  de ceux qui ont précédé Dans les deux versets

  •  le grec donne le même mot: archaiôn,
  • mais la bible latine use de deux mots différents : Lc 9,8 : antiquis, Lc 9,19  prioribus (par souci de précision par rapport aux deuc noms cités juste avant? ).