La Bible en ses Traditions

L’épigraphie dans la Bible en ses Traditions

(Estelle Ingrand-Varenne)

Depuis 2018, la BEST et le CESCM collaborent pour mettre en valeur la Bible dans les inscriptions médiévales. Le CESCM est une unité mixte de recherche relevant de l'Université de Poitiers et du CNRS, qui soutient, développe et anime une recherche scientifique d'excellence dans le domaine des études médiévales (histoire, histoire de l'art, archéologie, littérature, philologie, épigraphie, musicologie etc.).

L'épigraphie médiévale a été créée à Poitiers il y a plus de 50 ans. Elle se déploie autour de quatre activités : l'édition, la documentation, la formation et la recherche, dont un des axes porte sur la Bible. L’équipe d’épigraphie du CESCM souhaite donc mettre ses compétences au service du vaste programme de la BEST, dans le but d’intégrer dans les rubriques de notes les sources épigraphiques qui sont tout autant des témoins de cette réception par la présence scripturaire qu’elles montrent. 

I — L’épigraphie et ses perspectives

Définition

Une inscription est un écrit qu’on a voulu porter à la connaissance du public le plus large et pour la plus longue durée, c’est pourquoi on a choisi des matériaux durs et durables (pierre, bois, métal, verre etc.). Son médium tout comme son contexte font partie intégrante de son message. Une inscription est donc une écriture située – et souvent exposée – qui doit être appréhendée comme verbe et matière, texte en contexte, dont la dimension spatiale, visuelle et plastique, voire iconique, tout comme symbolique, est particulièrement développée.

En ce sens, l’épigraphie – discipline qui étudie les inscriptions – se situe au carrefour de nombreuses disciplines : archéologie, histoire, histoire de l’art, liturgie, littérature, linguistique.

Corpus

La Bible est omniprésente dans les inscriptions du Moyen Âge, comme le montre le dernier ouvrage de Robert Favreau, Bible et épigraphie, Paris : CNRS éditions, 2024. Ce livre est la synthèse d’un travail patient d’identification, de recensement et d’analyse de toutes les citations et mentions vétéro- et néotestamentaires dans les textes épigraphiques publiés à l’échelle européenne (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark Espagne, France, Grande-Bretagne, Irlande, Italie, Pologne, Portugal, Suisse) et Terre Sainte, dont le fichier est consultable au CESCM. Il montre que sont cités :

Au Moyen Âge, l’édifice ecclésial – et tout ce qu’il abrite décor, meubles, objets et vêtements – est le lieu privilégié de la monumentalisation de la Bible, pensée et vécue comme texte, image, parole, geste. Il est l’espace de déploiement, de mise en scène et de performance des saintes Écritures, notamment par la médiation épigraphique. Celle-ci en propose une exégèse, complémentaire de l’exégèse liturgique et architecturale.

II— Une vision idéale de l'intégration de l'épigraphie à la Bible

À très longue échéance, l’ensemble des sources épigraphiques de l’antiquité chrétienne à la période contemporaine, du monde chrétien occidental et oriental au monde juif et arabo-musulman, devrait trouver sa place dans le programme BEST. Pour commencer, existent trois corpus à prendre en compte selon diverses échéances :

Dans un premier temps : les inscriptions médiévales à l’échelle de l’Occident latin.
Deux remarque sur ces répertoires
Dans un second temps : les inscriptions tardo-antiques

La présence scripturaire dans la documentation d’époque tardo-antique a bénéficié de plusieurs études récentes, tout particulièrement celles d’Antonio Felle (Università degli Studi di Bari "Aldo Moro") pour les inscriptions chrétiennes du 3e au 8e siècle (Antonio Enrico Felle, Biblia Epigraphica : la sacra scrittura nella documentazione epigrafica dell'Orbis Christianvs (III-VIIIsecolo), Bari : Edipuglia, 2006. Il est d’accord pourparticiper au projet.

À plus long terme ou de façon ponctuelle, le projet pourrait s’élargir vers l’épigraphie byzantine

Deux contacts : Andreas Rhoby (Österreichische Akademie der Wissenschaften, Vienne) ; Ida Toth (The Ioannou Centre for Classical and Byzantine Studies, Oxford University).

III Les inscriptions dans BEST

Projets épigraphiques sur lesquels s’appuie la collaboration BEST/CESCM 

Pour intégrer les inscriptions bibliques dans la présente base de données, on s'appuie sur plusieurs outils et études (cf. la bibliographie en annexe) : 

Problématique sur l'insertion dans la grille d'annotation

Trois principales rubriques pourraient accueillir les notes concernant la Bible dans lesinscriptions : « tradition chrétienne », « liturgie » et « arts visuels ». La rubrique « littérature » pourra toutefois aussi être utilisée, d’une part pour les poèmes médiévaux à caractère épigraphique, dormant dans les manuscrits et dont on ne sait s’ils ont un jour été gravés, d’autrepart pour les inscriptions bibliques littéraires, c’est-à-dire celles se trouvant dans les œuvres romanesques médiévales. Elles ne sont pas recensées dans le répertoire de Robert Favreau, mais ont fait l’objet de travaux de rechercherécents (2014) par Sandrine Hériché-Pradeau dans son mémoire inédit d’habilitation à diriger des recherches : Inscriptions dans la prose romanesque (XIIIe-XVe s.). Un arrière-pays des lettres.

L’épigraphie aime à se définir comme placée au carrefour de nombreuses disciplines :archéologie, histoire, histoire de l’art, liturgie, littérature, linguistique etc. C’en est une nouvelle illustration.

Faisons cependant une suggestion : un aspect semble avoir été délaissé dans la palette de la réception : la culture matérielle. Non seulement la matérialité des Écritures Saintes en tant que volumen puis codex, ou les différents formats de livres etc., mais aussi la réception « matérielle » (monumentale et objectale) des textes contenus dans ces livres, en-deçà ou au-delà des seuls « arts visuels ». L'épigraphie faire vraiment le pont entre le texte et le monument.

Les rubriques « réception »

Quatre principales rubriques pourront accueillir les notes concernant la Bible dans les inscriptions : « tradition chrétienne », « liturgie », « arts visuels » et « littérature ».

Les annotations épigraphiques suivront la forme adoptée par d’autres types de notes, en fournissant pour telle référence biblique soit une explication synthétique de l’histoire de son utilisation dans les inscriptions avec un exemple représentatif, soit une focalisation sur un monument ou un objet inscrit très connu et particulièrement pertinent. Chaque inscription citée pourra être accompagnée d’un ou plusieurs clichés.
Les annotations

Les annotations épigraphiques suivront la forme adoptée par d’autres types de notes, enfournissant pour telle référence biblique soit une explication synthétique de l’histoire de son utilisation dans les inscriptions avec un exemple représentatif, soit une focalisation sur un monument ou un objet inscrit très connu et particulièrement pertinent. Chaque inscription citée pourrait être accompagnée d’un ou plusieurs clichés.

IV Quelques exemples

Arts visuels Ap 1,8

Dans les images monumentales du Moyen Âge occidental d’époque romane, la citation biblique la plus reprise est la parole du Christ se présentant comme alpha et oméga. Elle fait référence à la fois au verset I, 8, mais aussi aux versets Ap 21,6 et Ap 22,13, car le texte n’est que rarement donné in extenso

Anonyme, Christ en gloire, (fresque, 1re moitié du 12e s.), abside, église Saint-Martin, Nohant-Vic (Indre), France

© CC→, Ap 1,8 ; 21,6 ; 22,13

Gravées au tympan des églises ou peintes à la voûte des absides, les deux lettres grecques affirment la divinité illimitée du Juge dans l’Apocalypse. Elles trouvent une place privilégiée de part et d’autre de la tête du Christ représenté en majesté, là où se trouve habituellement inscrit le nom des personnages au Moyen Âge. Par-delà le sens que leur confère l’Apocalypse, ces lettres grecques deviennent un complément dans la création d’un type iconographique particulier, celui de la Majestas Domini, avec le livre et la main levée.

Liturgie Os 13,14

Ero mors tua, o mors ! morsus tuus ero, inferne ! Ce verset est le plus cité du livre d’Osée dans les inscriptions de l’Occident médiéval. Il n’est cependant moins associé à la figure de ce prophète qu’à l’évocation de la mort et la résurrection du Christ. On peut le lire dans les peintures de la Crucifixion de la cathédrale du Puy. 

Anonyme, Peintures de la Crucifixion, (fresque, fin du 13e s., détail), salle capitulaire, cathédrale du Puy, France

© CC→Os 13,14

Ce rapprochement est sans doute dû à la reprise du verset aux laudes du Samedi saint dans le bréviaire. Sa forme, avec les allitérations et le jeu de sons et de mots (paronomase) entre mort et morsure, correspondait particulièrement à l’esthétique poétique du Moyen Âge.

Tradition chrétienne Mt 25,12

Anonyme, Le Jugement, (fresque, fin du 13e s., détail), env. 700 m2, transept sud, cathédrale de Poitiers, France

© CC→, Mt 25,12

Dans ce décor de plus de 700 m2, les seules mentions écrites sont les paroles de cette parabole. La parabole des Vierges sages et des Vierges folles eut un grand succès tant iconographique que musical et dramatique en Occident du XIe au XIVe s (Sponsus, drame liturgique en latin et langue d’oc, fin XIe s., Ludus de decem virginibus en Allemagne, XIVe s.). Dans les inscriptions, le récit est rarement complet, si ce n’est à la façade de l’église d’Argenton-les-Vallées au XIIe s. (Deux-Sèvres). Ce sont deux mots du discours direct de l’Époux aux Vierges folles : nescio vos (je ne vous connais pas) qui sont récurrents dans la sculpture et la peinture. Ils constituent une sorte de récapitulatif de l’ensemble de la parabole, même s’ils ne sont pas tout à fait la conclusion finale de celle-ci, et surtout le message adressé aux fidèles. Cette expression est peinte deux fois à proximité dans le transept sud de la cathédrale de Poitiers (fin XIIIe s.). Elle s’oppose dans la mentalité médiévale depuis Raban Maur à novi te ex nomine (je t’ai connu par ton nom, Ex 33,12).

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Pour aller plus loin à propos de Bible et épigraphie