La Bible en ses Traditions

Yeçira (Sefer—) : l'alphabet hébreu dans l’« œuvre du commencement » (ou : Ma‘asse Bereshit)

Les lettres et la langue hébraïques (→L'hébreu, livre, texte, langue, alphabet sacrés) tiennent une place toute particulière dans la mystique juive qui s’est attachée aux secrets de la Création. Depuis les traités des premiers siècles de notre ère jusqu’aux œuvres de la kabbale la plus tardive, on fait intervenir les lettres et la parole comme outils de la création divine : c’est grâce aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque que s’est faite la création du monde.

Aleph-bet hébreu complet, en écriture « carrée » © Domaine public

Il se lit de haut en bas et de droite à gauche. Au-dessous de chaque lettre figure son nom translittéré approximativement en français. Plusieurs lettres ont deux graphies : la seconde est la forme qu'elles prennent lorsqu'elles sont en fin de mot.

Voici quelques passages primordiaux des des ouvrages principaux.

Le Sefer Yeçira

Présentation

« Livre de la Création », ou plus exactement « de la Formation », le Sefer Yeçira, dont l’auteur et la date sont très incertains, peut être considéré comme le premier texte de la kabbale. Dans son appendice (Sef. Yeçira 6,7), l’ouvrage se présente comme révélation faite à Abraham, ce qui est certain est qu’il fut commenté au 10e s. par Saadia Gaon et par Dunash ben Tamim. Dès l’editio princeps imprimée (Mantoue, 1562), il y en a 2 versions (la plus courte de 1300 mots, la plus longue du double), mais on en compte au moins 4.

Il est proche de la littérature des Palais par sa forme, et du gnosticisme antique par son fond cosmologique. Il rappelle les spéculations grapho-cosmogoniques d’inspiration pythagoricienne du gnostique Marcus (2e s. ap. J.-C. Irénée de Lyon Haer. 1,13-14 et 16), qui font aussi de la combinatoire des lettres un instrument de la création du monde pluriel par le Dieu absolument unique. Et l’on trouve aussi des contacts dans la littérature clémentine : Dieu est commencement (ἀρχή = ראשית) et fin (τέλος = תכלית) de toutes choses (cf. Hom. Clem. 17,9) ; son Esprit se transforme en air (pneuma, rwaḥ), puis en eau, feu et pierre… (cf. Hom. Clem. 20,6), lesquels sont les 4 premiers sefiroth dans le Sefer Yeçira. Les six sefiroth limitant l'espace en trois dimensions dans une double direction rappellent Hom. Clem.17,9, où Dieu est décrit (par Pierre !) comme la limite de l'univers et comme la source des six dimensions infinies.

La gnose s’éteignant après le 4e s. ap. J.-C., et l’hébreu semblant comparable à celui de la mishna, il se situe raisonnablement entre le 2e et le 4e s. ap. J.-C.

Lettres protoctistes ?

Dans le Sefer Yeçira, la création des lettres elle-même représente l’un des deux premiers événements cosmogoniques, après l’apparition des sefiroth :

Les sefiroth sont listés ainsi :

Le monde est formé par des manipulations linguistiques. Le langage devient le matériau de la création, et la grammaire le moyen par lequel elle se forme.

Les 22 lettres hébraïques sont divisées en 5 groupes phonétiques, eux-mêmes classés en 3 groupes : les lettres muettes, les sifflantes et les lettres aspirées, chacun porté par une lettre, les lettres mères : le mem, le shin et l’aleph.

Les lettres mères, fondements des fondements

Au commencement Dieu produit l’air (rwah) qui produit l’eau qui produit le feu — potentiellement, d’abord, réllement ensuite, au moyen d’aleph, mem et shin ;

Ces lettres mères représentent les trois éléments : le mem l’eau, le shin le feu et l’aleph l’air, intermédiaire entre le feu qui s’élève et l’eau qui creuse l’abîme.

Les lettres doubles

Un autre groupe composé de 7 consonnes est formé et renvoie aux 7 planètes mais aussi aux 7 jours de la semaine, aux 7 orifices de la têtes de l’homme, aux 6 directions de l’espace plus le Temple au centre.

Les lettres simples

Les douze dernières lettres, formant le dernier groupe, renvoient aux douze constellations du zodiaque, aux douze mois de l’année, aux douze arêtes du cube.

L’in(dé)fini mouvement de la création

L’univers est ainsi créé tout comme l’homme : termes d’incalculables et infinies combinaisons des lettres entre elles, caractères divins, à l’origine de la création.

Ce mouvement de la création est un mouvement infini, perpétuel car si une racine de deux lettres peut former deux combinaisons, une racine de trois lettres peut en former six, une racine de quatre lettres, vingt-quatre, et ainsi de suite, exponentiellement :

L’apanage des lettres reines, ou couronnées

Certaines lettres sont révélées coiffées d’une couronne et munies d’ornements, parce qu’elles sont reines, souveraines, car elles ont divinement servi à exprimer la Tora.

Chacune règne en maîtresse sur des domaines et des mondes particuliers qu’elle reçoit en apanage. Chacune est un morceau d’infini car chaque lettre joue un rôle dans l’espace, c’est-à-dire l’univers, représenté par le cosmos, les signes astrologiques et les constellations, dans le temps, c’est-à-dire dans la formation des années, des jours et des heures et dans l’homme, en tant qu’organe vital. Aussi chaque lettre participe-t-elle constamment à la totalité de la création, dans son éternité, sa dimension macro- et microcosmique.

Le Sefer Yeçira parvient à harmoniser sa spéculation sur les protoctistes avec la foi en un Créateur unique de tout à partir de rien en distinguant entre une création en idée et une création en réalité : les sefiroth ne sont pas des émanations (ontologiques), mais des modifications de la volonté divine, comme les nombres ne sont pas des réalités mais des relations (abstraites) entre des réalités ; les lettres de l’alphabet, en revanche, sont bien les premières créatures, instruments de la création de toutes les autres.

Le Sefer Zohar

Le Sefer Zohar, ou Livre de la Splendeur, est l’œuvre principale de la kabbale. C’est en réalité une bibliothèque de livres et de traités sur la mystique, la théologie théosophique, la cosmogonie mythique, qui traitent de la nature de Dieu, de l’origine de l’univers et de sa composition, du péché, du bien et du mal et d’autres sujets annexes.

La création selon le Zohar

Selon le Zohar, lorsque Dieu décide de créer l'univers, les lettres se présente à lui une à une, comme une danse joyeuse, tel un ballet de la création pour être l'élément de la création. Elles se présentent dans l'ordre inverse du tav jusqu'au aleph. Combinées les unes avec les autres, c'est-à-dire quand elles forment un mot, ces lettres donnent vie à ce qui est signifié. Sans la présence de telle ou telle autre lettre en début ou en fin de mot, ce même mot ne serait pas et ne signifierait rien ou tout autre chose. Tel est l’acte créateur des lettres : elles insufflent l’esprit vital au mot qu’elles forment par leur combinaison, lui donnant un corps (le mot) et une matière presque physique (la réalité et les effets de ce qui est signifié dans le monde).

Une grammamachie originelle ?

Le mythe de la création relaté par le Zohar distingue deux temps dans le choix de la lettre génératrice. D'abord chaque lettre, du tav au gimel, s'avance vers le trône divin en mettant en avant sa nature propre, le(s) caractère(s) de son être, mais Dieu refuse de les utiliser car elles ne sont pas appropriées pour créer le monde.

Le tav remercié

La première lettre à s’avancer, le tav, se présente en tant que sceau, c’est-à-dire lettre finale, du mot vérité, emèt en hébreu, qui est une propriété de Dieu. Il lui répond cependant qu’elle est aussi le sceau de la mort, mavet en hébreu. Sans le tav final, ce mot ne signifierait pas et ne donnerait pas vie à la mort (!) qui n’existerait pas. Employer la lettre tav pour l’œuvre de la création est donc inapproprié.

Autres renvois : le shin, le zain
Le cas du bet et de l'alef

Le bet est choisi par Dieu pour être « l'inaugurateur de la création du monde » car il formule et donne vie à sa bénédiction. Toute la création est de ce fait un hymne à Dieu, une louange à l'Eternel.

Le aleph qui arrive en dernier devient la première des lettres, celle sans qui rien n’est possible car elle est le tout, elle est la première unité, le commencement de tout calcul et de toute parole. Le aleph porte en lui toutes les autres lettres, car le aleph vaut 1, l’unité de base. Le aleph représente donc toute la création divine et par là Dieu lui-même.