« C’est convaincu de ton obéissance que je t’écris en sachant que tu feras même au-delà de ce que je demande » (Phm 21). Que demande Paul, et à qui ? L’épître à Philémon (Phm) est la plus courte des épîtres de Paul. C'est un joyau de la littérature chrétienne primitive qui montre de manière concrète ce que signifiait pour Paul d'avoir accepté la foi en Christ et de faire partie de son corps.
Avec les lettres aux Philippiens, aux Éphésiens et aux Colossiens, Phm est l'une des quatre épîtres pauliniennes dites « de captivité » ; Paul l'a écrite depuis une prison (Phm 1.9-10.13.23) située à Rome, à Césarée ou à Éphèse. Onésime était un esclave de Philémon, collaborateur de Paul. Il avait apparemment commis un vol (Phm 18) et s'était enfui de la maison de son propriétaire. Il rencontre Paul, qui est en prison, et lui propose ses services (Phm 11-13). Cette relation avec l'apôtre aboutit à la conversion de l'esclave (Phm 10). Paul préfère finalement qu'Onésime revienne auprès de Philémon, d'une manière renouvelée, selon la foi chrétienne (Phm 15-17). Les devoirs d'esclave de Philémon ne changeront peut-être pas, mais il sera traité comme ce qu'il est : un frère en Christ (cf. 1Co 7,22 ; Ga 3,28) ! Paul ne parle pas d'abolir l'esclavage (cf. Col 3,22-4,1 ; 1Tm 6,1-2) : →Serviteurs et esclaves chez Paul.
Du point de vue littéraire, la lettre est elle qui se rapproche le plus du type de lettre privée de l'Antiquité classique : salutations (Phm 1-3) ; amour et foi de Philémon (Phm 4-7) et intervention en faveur d'Onésime (Phm 8-21) ; adieu (Phm 22-25). Dans ce vrai morceau de rhétorique grecque, tout en ironie, se distingue le ton personnel de Paul à l'égard de son collaborateur (sur le thème du « je ne te demande rien, mais tu me dois tout »).
Même très brève, cette lettre est pleine d'échos de l'Ancien Testament ; par exemple, au v. 4, Paul dit « je rends grâces à mon Dieu ». Ce n'est pas que le Dieu de Philémon soit différent : Paul reprend ici la manière de prier des psaumes.
TEXTE
Critique textuelle
L’épître à Philémon se trouve présente dans les manuscrits grecs, ainsi que dans les versions syriaques et la Vieille Latine. Il faut noter quelques variantes :
- « Apphia notre sœur » (Phm 2), ou : « Apphia notre bien-aimée » et « Apphia notre sœur bien-aimée » (Vulgate clémentine) ;
- « En notre pouvoir » (Phm 6), ou : « en votre pouvoir » (Vulgate clémentine) ;
- « Et lui, c’est comme mon propre cœur » (Phm 12), ou : « mais, toi, reçois-le comme mon propre cœur » (Vulgate, texte byzantin, textus receptus).
- Addition de « Amen » (Phm 25) dans bon nombre de manuscrits.
Procédés littéraires caractéristiques
Phm a retenu l’attention des commentateurs pour ses qualités littéraires. Afin de convaincre Philémon, Paul met en œuvre une stratégie rhétorique efficace.
Proposition de structure
- Adresse (Phm 1ss). Il s’agit d’attirer la bienveillance de Philémon selon le procédé habituel de Paul (Rm 1,8 ; Ph 1,3 ; cf. 1Co 1,4).
- Action de grâces et prière (Phm 4-7)
- Requête en faveur d’Onésime (Phm 8-21)
Recommandations ; salutations (Phm 22-25)
Genres littéraires
Au cours de sa démonstration, Paul accumule une série d’arguments appartenant à des registres divers : il y a dans cette lettre la mise en œuvre d’un double sens, avec une grande ironie, qui se marque à la fois par l’excès rhétorique – alors qu’un seul argument aurait suffi – et par l’autodépréciation, qui fait classiquement partie des composantes de l’ironie ( ; 1er s. ap. J.-C., Institution oratoire 9, 2, 47).
†ca. 240 av. J.-C., Fragment 194, 15), la louange paradoxale – mise en lumière du processus psychologique du pardon comme un bienfait non pas « imposé mais volontaire », l’usage à deux reprises de la prétérition – dans l’argument d’autorité (v. 8) et dans la finale (v. 19) : « je ne veux pas te rappeler que tu m’es encore redevable de ta propre personne » qui là encore fait classiquement partie de l’ironie ( †ca. 320 av. J.-C., Rhétorique à Alexandre 21, 1CONTEXTE
Auteur
Il n'y a pas de doute sur l'authenticité de la lettre. Elle présente en effet des tournures de phrases proches de celles des autres épîtres pauliniennes, et un vocabulaire conforme à celui de l’apôtre.
(†420) mentionne quelques résistances, surtout liées à sa brièveté et à son caractère très privé. Il répond en insistant sur la nécessaire simplicité évangélique (In Epistolam ad Philemonem, préface). Ce débat a repris de la vigueur au cours des premières années du 20e s.Datation
- Phm est généralement rapproché de Col et Ep du fait de l'emprisonnement de Paul (Phm 1.9s.13.23 ; Col 4,3.10 ; Ep 3,1 ; 4,1 ; 6,20), et de la mention des noms de ses compagnons (Phm 23s) en Col 4,10-14. Elle est donc datée des années 61-63.
- Les études récentes préfèrent toutefois les circonstances de l'emprisonnement de Paul à Éphèse (à un moment donné durant les années 52-54) en raison de la proximité entre Éphèse et Colosses, lieu de résidence de Philémon (Phm 22, cf. Col 4,9).
Intertextualité biblique
RECEPTION
Canonicité
- (†107) l’utilise, ce qui atteste de son ancienne canonicité.
- (†ca. 160) l’accepte dans son Apostolicon.
- et (†230) la citent comme étant explicitement paulinienne.
- Elle est nommée dans le Canon de Muratori (fin 2e s.).
Importance traditionnelle
Outre les commentaires sur l’ensemble des épîtres de Paul (cités ci-dessus), l’épître à Philémon est aussi commentée par :
- (†420),
- (†1570), (†1587), (†1595), (†1599),
- (†1610), (†1640), (†1679), (†1696),
- (†1716), (†1791).
Philémon et la sensibilité contemporaine sur l'esclavage
Au cours du 19e s., avec la montée de la question sociale, l’apparente absence de questionnement de l’ordre social est de plus en plus reprochée à Paul. Pour certains interprètes, cette épître manifesterait en effet un conservatisme à l'égard du statut des esclaves, odieux pour une conscience moderne. Adopter une telle interprétation serait pourtant anachronique. Il n’est pas juste de reprocher à Paul de ne pas avoir dénoncé l’esclavage au 1er s. de notre ère dans les mêmes termes qu’on le ferait aujourd’hui. Le sujet de cette épître n’est pas tant celui de l’esclavage en général que celui du sort d’un esclave particulier, Onésime, et de son maître, Philémon, dans le contexte ecclésial qui était le leur. C’est la situation concrète d’individus précis dans des communautés particulières qui préoccupe Paul, plutôt que le statut général des différentes classes de la société de son temps.