La Bible en ses Traditions

Job 29,1–30,31

M
G S
V

Job continua de proférer son discours et dit :

...

Job prenant encore de nouveau sa parabole, dit :

Qui me rendra comme les mois d’autrefois comme aux jours où Dieu me gardait ?

...

— Qui m'accordera que je sois comme dans les anciens mois, comme aux jours où Dieu me gardait ?

M V
G S

Quand sa lampe brillait sur ma tête, et qu'à sa lumière je marchais dans les ténèbres,

...

M
G S
V

comme j'étais au jour de mon hiver, dans l'initimité de Dieu sur ma tente

...

comme j'étais au jour de mon adolescence, quand secrètement Dieu était dans ma tente,

quand Shaddaï était encore avec moi et mes fils autour de moi

...

quand le Tout-Puissant était avec moi, et qu'autour de moi étaient mes enfants,

quand mes pas baignaient dans la crême et le rocher faisait jaillir pour moi des flots d’huile

...

quand je lavais mes pieds dans le beurre, et que le rocher répandait pour moi des ruisseaux d’huile.

Lorsque je sortais à la porte de la ville sur la place je faisais préparer mon siège 

...

quand je m'avançais vers la porte de la cité, et qu'on me préparait sur la place publique un siège ?

M V
G S

les jeunes hommes me voyaient et se cachaient, les anciens, se levant, se tenaient debout.

...

M
G S
V

Les princes retenaient leurs paroles et mettaient la main sur leur bouche

...

Les princes cessaient de parler et posaient le doigt sur leur bouche.

10 la voix des chefs se cachait leur langue collait à leurs palais

10 ...

10 Les chefs retenaient leurs voix, leur langue collait à leur palais,

M V
G S

11 car une oreille 

VL'oreille qui entendaitM et me proclamait heureux, un 

Vet l'œil voyaitM et me rendait témoignage,

11 ...

12 car je sauvais

Vj'avais délivré le pauvre qui suppliait et l’orphelin qui n'avait pas de secours.

12 ... 

13 La bénédiction du mourant venait sur moi, je réjouissais

Vconsolais le cœur de la veuve.

13 ...

14 Je revêtais la justice et elle me revêtait, mon droit

Vjugement était comme mon manteau et mon turban

Vdiadème.

14 ...

M
G S
V

15 J’étais les yeux de l’aveugle c'était moi les pieds du boiteux

15 ...

15 J’étais l'œil pour l’aveugle, le pied du boiteux.

M V
G S

16 J’étais un père pour les pauvres, je menais Vavec grande diligence le procès de celui que je connaissais pas.

16 ...

17 Je brisais les mâchoires de l’injuste et de ses dents j'arrachais la proie.

17 ...

M V
G
S

18 Je disais :  — Avec mon nid je mourrai

V— C'est dans mon petit nid que je mourrai, et comme le sable

Vpalmier je multiplierai mes jours.

18 Je disais : — Mon espérance de vie s'allongera, comme le stipe d'un phénix je vivrai une longue vie 

18 ...

M
G S
V

19 Mes racines seront ouvertes vers les eaux la rosée passera la nuit dans mes branches

19 ...

19 Ma racine s'étend le long des eaux et la rosée s'attardera sur ma moisson.

20 Ma gloire sera nouvelle avec moi et mon arc se renouvellera dans ma main

20 ... 

20 Ma gloire sera toujours renouvelée et mon arc dans ma main sera placé.

21 On m’écoutait et on attendait on se taisait pour mon conseil

21 ...

21 Ceux qui m'écoutaient attendaient la sentence ; dans l'attente, ils se taisaient pour mon conseil,

22 Après ma parole on ne répliquait pas sur eux se déversait mon discours

22 ...

22 à mes mots, ils n'osaient rien ajouter : sur eux distillait mon discours,

M V
G S

23 on m’attendait

Vils m'attendaient comme la pluie, on ouvrait la

Vet ouvraient leur bouche comme pour l'averse Vtardive.

23 ...

M
G S
V

24 Je riais sur eux ils ne croyaient pas la lumière de mon visage on ne la faisait pas tomber

24 ...

24 Si parfois je riais sur eux, ils ne croyaient pas, la lumière de mon visage ne tombait pas à terre.

25 Je choisissais leur chemin je m'asseyais en tête

je siégeais comme un roi dans sa troupe comme celui qui console les endeuillés.

25 ...

25 Si je voulais aller vers eux, je m'asseyais en tête,

et, lorsque j`étais assis comme un roi, entouré de son armée, j`étais toutefois le consolateur des endeuillés.

30,1 Et maintenant rient sur moi des plus jeunes que moi dont je méprisais les pères les mettant parmi les chiens de mon troupeau

...

Mais maintenant me raillent les plus jeunes, dont je n'aurais pas daigné mettre les pères avec les chiens de mon troupeau.

30,2 même la force de leur bras qu'était-elle pour moi ? la vigueur périssait pour eux

...

La force de leurs mains ne comptait en rien pour moi et leur vie même était considérée comme indigne,

30,3 Desséchés par la misère et la faim

ils rongaient la terre desséchée depuis longtemps dévastation et désolation

...

stériles par la misère et la faim,

eux qui rongeaient dans une solitude desséchée, calamité et misère,

30,4 Ils cueillaient l'arroche sur les buissons la racine des genêts était leur pain

...

ils mangeaient des herbes et les écorces des arbres, la racine des genièvres était leur provision,

30,5 Ils étaient chassés de la communauté on criait sur eux comme des voleurs

...

eux qui arrachaient ces choses dans les vallées, et qui, lorsqu'ils en trouvaient quelqu'une, y accouraient en criant.

30,6 Ils habitaient dans les torrents à sec les creux de la terre et des rochers

...

Ils habitaient dans des déserts auprès des torrents, dans les cavernes de la terre, ou sur les graviers,

30,7 ils criaient parmi les rochers ils se rassemblaient sous les ronces

...

qui au milieu de semblable choses se réjouissaient et trouvaient des délices à être sous les ronces.

30,8 fils de fous et même fils d'hommes sans nom, ils sont frappés par le pays

...

Fils de fous et d'ignobles, ils ne paraissant pas du tout sur la terre.

30,9 Et maintenant je suis leur chanson et je suis leur discours

...

Maintenant je suis l'objet de leurs cantiques, je suis devenu pour eux une fable !

30,10 Ils m'ont en horreur ils s'écartent de moi ils ne détournent pas le crachat de mon visage

10 ...

10 Ils m'ont en horreur, ils fuient loin de moi, ils ne craignent pas de me cracher au visage

30,11 Comme ma corde est détendue et il m'humilie ils rejettent de moi tout frein

11 ...

11 car il a ouvert son carquois et m'a affligé, il a posé un frein dans ma bouche.

30,12 Ils se lèvent à ma droite

ils poussent mon pied ils tracent vers moi un chemin de détresse

12 ...

12 À la droite de mon lever, mes malheurs ont aussitôt surgi ;

ils ont renversé mes pieds et m'ont oppressé, comme sous des flots, dans leurs sentiers. 

30,13 Ils ont barré mes sentiers ils travaillent à ma ruine ils n'ont pas d'aide

13 ...

13 Ils ont barré mes chemins, ils m'ont tendu un piège et ils ont prévalu, et il n'y a eu personne pour me porter secours.

30,14 Comme par une large brêche ils arrivent par la dévastation ils déferlent

14 ...

14 Comme par un mur brisé et une porte ouverte, ils ont fondu sur moi et se sont précipités sur mes misères.

30,15 Les terreurs se tournent contre moi, ma noblesse chasse comme le vent, mon salut est passé comme un nuage

15 ...

15 Je suis réduit au néant, tu as emporté comme le vent ce qui m'est cher, mon salut est passé comme un nuage.

30,16 Et maintenant mon âme s'écoule en moi les jours d’affliction m’ont saisi

16 ...

16 Et maintenant mon âme se flétrit au dedans d'elle-même, les jours d’affliction me possèdent,

30,17 La nuit perce mes os de sur moi, mes rongeurs ne se reposent pas

17 ...

17 la nuit mes os sont perforés de douleur et ceux qui me dévorent ne dorment pas.

M G
V
S

30,18 Dans la multitude de

GAvec grande puissance mon vêtement s'est déguisé

Gil a pris possession de mon vêtement, comme le col de ma tunique il me serre

Gm'a entouré.

18 Par leur multitude mon vêtement se consume, et  ils me ceignent comme un col de tunique.

18 ...

M
G S
V

30,19 Il m’a jeté dans la boue je suis comme poussière et cendre

19 ...

19 Je suis comparable à la boue, semblable à la poussière et à la cendre.

30,20 Je crie vers toi et tu ne me réponds pas je me tiens debout et tu me considères

20 ...

20 Je crie vers toi et tu ne m'écoutes pas, je me tiens debout et tu ne me regardes pas.

30,21 Tu deviens cruel envers moi par la force de ta main tu me brimes

21 ...

21 Tu deviens cruel envers moi, par la dureté de ta main tu t'opposes à moi,

30,22 Tu me prends sur le vent tu me fais chevaucher tu dissous mon succès

22 ...

22 tu m'as élevé, et me posant comme sur le vent, tu m'as écrasé avec force.

30,23 Car je le sais tu me mènes à la mort à la maison préparée pour tout vivant

23 ...

23 Car, je le sais, tu me livreras à la mort, là où est préparée une maison pour tous les vivants.

30,24 Cependant il ne tend pas la main dans la ruine quand dans son désastre pour eux un šûa‘.

24 ...

24 Cependant tu n'étends pas ta main vers leur détresse, mais s'ils tombent, tu les sauveras.

30,25 N’avais-je pas pleuré pour celui dont les jours sont durs ? Mon âme ne s’est-elle pas affligée pour le pauvre ? 

25 ...

25 Je pleurais jadis sur celui qui était affligé, mon âme était compatissante envers le pauvre.

30,26 Quand j'attendais le bonheur est venu le malheur

j'espérais la lumière la ténèbre est venue

26 ...

26 J'attendais de bonnes choses, de mauvaises sont venues à moi

j'espérais la lumière, les ténèbres se sont répandues.

30,27 Mes entrailles bouillonnent et ne se taisent pas les jours d’affliction m'ont atteint

27 ...

27 Mes entrailles bouillonnent sans le moindre repos, les jours d’affliction m'ont atteint.

30,28 Je marche noirci non par le soleil je me lève dans l'assemblée je crie

28 ...

28 Je marchais triste, sans fureur ; me dressant, au milieu de la foule, j'ai crié.

30,29 Je suis devenu frère des chacals compagnon des filles de l’autruche

29 ...

29 Je suis devenu frère des dragons, compagnon des autruches.

30,30 Ma peau noircit sur moi, mes os brûlent de fièvre.

30 ...

30 Ma peau est devenue noire, et mes os se sont desséchés dans une ardeur brûlante.

30,31 Ma cithare n'est que pour une lamentation ma flute pour la voix des pleurs

31 ...

31 Ma cithare s'est changée en plainte funèbre, mon instrument en voix de pleurs.

Texte

Vocabulaire

29,18 sable (M) vs phénix (G) Lexicographie

  • Le mot hébreu חול [ḥôl] signifie généralement sable, mais G semble indiquer un autre sens possible.
  • G présente φοῖνιξ  [phoinix] qui réfère au palmier-dattier, mais peut aussi désigner le phénix, oiseau fabuleux qui était censé renaître de ses cendres (cf. Milieux de vie Jb 29,18 Symbolique, Résurrection ; Textes anciens Jb 29,18).
  • En français, depuis Linné le nom scientifique du palmier-dattier est « Phœnix dactylifera. » L'arbre, qui rejaillit toujours de sa souche, comme le phénix renaît de ses cendres, évoquerait ainsi la résurrection et l’éternité. Pourtant la polysémie aurait une autre raison : le palmier serait l’arbre symbole de la Phénicie, d’où dériverait son nom.

De telles polysémies ont rendu les imaginations fécondes tant dans la littérature juive Tradition juive Jb 29,18 que dans la littérature (Tradition chrétienne Jb 29,18) et l’iconographie chrétiennes (Arts visuels Jb 29,18).

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Réception

Comparaison des versions

29,18 sable : M | G : Phénix | V : palmier

Texte hébreu

  • M : חול [ḥôl] signifie généralement sable, mais avec cette signification, la cohérence des deux stiques de ce verset est problématique 

Texte grec

  • G en choisissant le mot φοῖνιξ [phoinix] pour traduire le sens ḥôl semble vouloir éliminer tout quiproquo en supprimant le nid et en rajoutant le στέλεχος [stelechos], tronc ou stipe de l'arbre.  

Texte latin

  • V : saint Jérôme écarte le jeu de mots en utilisant le terme latin palma pour palmier.

Pourtant, son disciple l'évoque dans son commentaire (cf. Marie Frey Rébeillé-Borgella, « Le commentaire sur Job de Philippe le Prêtre, témoin de l’histoire du textebiblique », 2019. hal-03466470v2→) :

  • Philippe le Prêtre (5e s., † 455-456),Commentaire sur Job (ca 397 ou 439-455?) ad loc. : « Le “nid” doit être compris comme l’homme extérieur, que Dieu avait formé et construit avec la paille de sa chair. […] Dans ce nid donc, il disait toujours qu’il mourait, en témoignage qu’il ne vivait pas dans les vices du monde ni dans ses convoitises, haïssant cette tunique souillée qui est charnelle. [...]  Le palmier, en effet, est appelé par les Grecs phoînix. Ce même mot désigne aussi un oiseau : celui dont certains affirment qu’il vit plusieurs siècles, le phénix, nommé par exactement le même terme. Il est possible qu’il ait voulu parler de cet oiseau ici, de sorte que, comme celui-ci, se construisant un nid, est dit après un long temps s’y consumer de lui-même, puis ressusciter de ses cendres dans le même nid en peu de temps, pour vivre ensuite de très nombreuses années, ainsi le saint Job, à la manière de cet oiseau, peut dire qu’il sera par la mort dans la cendre de la chair comme dans un nid pour un temps, et qu’il en ressuscitera pour la gloire. Et ce sont ces jours éternels et bienheureux qu’il souhaite et qu’attend de voir multipliés le fidèle serviteur de Dieu (Jb 19). Car plus haut il parlait déjà ainsi, disant : “Et de nouveau, je serai revêtu de ma peau, et dans ma chair je verrai Dieu"» (J. Sichard éd., Philippi Presbyteri uiri longe eruditissimi in historiam Iob commentariorum libri tres, Bâle, 1527, en ligne→ p.123-124, notre trad.).

Remarque : les données biographiques sur le prêtre Philippe viennent d’une source unique.

  • Gennade de Marseille, De uiris illustribus, 63, « Philippe, prêtre, le meilleur des élèves de Jérôme [optimus auditor Hieronymi : à Bethléem sans doute ?], ayant commenté le livre de Job, en fit paraître un livre en style simple [sermone simplici]. J’ai aussi lu de lui les lettres à ses proches, qui sont extrêmement relevées et exhortent fortement à supporter la pauvreté et les souffrances. Il est mort quand Marciano et Avitus étaient au pouvoir » (CPL 0957 ; E. Richardson, Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Literatur, XIV, 1a,  Leipzig :  J.C. Hinrichs, 1896, p.57-97)

Frontispice de la bible Polyglotte d’Alcalà (1514-1517), (gravure sur bois) © Domaine public→

Encadré par le chapeau du cardinal Cisneros, commanditaire de l'ouvrage, cet écu est une allégorie de la Parole dans la diversité de ses versions. Les 15 carreaux symbolisent les 15 jours que passèrent ensemble à Jérusalem Pierre apôtre des Hébreux et Paul apôtre des nations (Ga 1,18) : 7 carrés rouges pour la loi antique ; 8 blancs pour la loi de grâce, 15 en tout rassemblés sous la Croix du Verbe incarné.

Tradition juive

29,18 comme le sable (M) ou le palmier, ou le phénix ? Invitations du phénix dans la Genèse et dans l’Arche de Noé, grâce à l’interprétation du mot hébreu dans ce passage de Job  La polysémie de חול [ḥôl] (Vocabulaire Jb 29,18) a tant plu que les sages du Talmud et ceux qui ont écrit le Midrash rabba ont invité le phénix dans le jardin de la Genèse et dans l’Arche de Noé.

  • →b.Sanh.108b, guemara, fait allusion au Phoenix חול [ḥôl] : « Quand au volatile qui s’appelle "Ourichna", mon père l’avait trouvé installé dans son nid dans l’arche. Il lui a demandé : —Tu ne veux pas quelque chose à manger ? L’autre lui a répondu : — J’ai vu que tu es occupé, je me suis dit que je ne vais pas moi aussi te déranger. Noé lui a dit : — Que ce soit la volonté de Dieu que tu ne meures pas. C’est ainsi qu’il est dit : — Je m’étais dit :— Avec mon nid je disparaîtrai, j’aurai des jours nombreux comme le ‘Hol" [i.e. le phénix] » (Jb 29,18).
  • Gen. Rab. 19,5, sur Gn 3,6 « Ève en fit aussi manger le bétail, les animaux sauvages et les volatiles. Tous lui obéirent à l’exception d’un oiseau nommé "Phénix", comme l’atteste le verset : Comme le Phénix, j’aurai des jours nombreux (Jb 29,18). Le Phénix, dit l’école de Rabbi Yannaï, vit mille ans. Au bout de ces mille ans, une flamme jaillit de son nid et le consume. Il en reste toutefois autant qu’un œuf, si bien qu’à nouveau ses membres se développent. Le Phénix, dit Rabbi Soudan bar Simon, vit mille ans. Au bout de ses mille ans son corps se décompose et ses ailes tombent. Il en reste toutefois autant qu’un œuf, si bien qu’à nouveau ses membres se développent. »

Dans la compilation traditionnelle des Mikraot Gedolot [Grandes lectures], le חול est un mot polysémique qui signifie le sable et un oiseau qui serait le phœnix.

  • Rachi, Comm. Jb 29,18  « et je multiplierai les jours comme le phénix Hébreu : וכחול. Il s'agit d'un oiseau appelé חול, "phénix", sur lequel la peine de mort n'a pas été prononcée car il n'a pas goûté au fruit de l'arbre de la connaissance, et au bout de mille ans, il se renouvelle et retrouve sa jeunesse. »

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Tradition chrétienne

29,18 palmier ou : « phénix ». Images de la résurrection Le phénix est certainement l'oiseau merveilleux le plus connu au monde. La légende qui l'entoure s'est particulièrement développée au cours du Moyen âge, mais elle est directement issue de l'Antiquité.

DESCRIPTION DE L'EXTRAORDINAIRE PHÉNIX

  • Isidore de Séville Etym. 12,7,22 : Le phénix (phœnix) est un oiseau d’Arabie, ainsi nommé parce qu’il possède une couleur écarlate (phœniceus), ou parce qu’il est singulier et unique dans le monde entier, car les Arabes disent phœnix pour « singulier ». Cet oiseau vit plus de cinq cents ans, et lorsqu’il voit qu’il a vieilli, il construit pour lui-même un bûcher funéraire avec des rameaux aromatiques qu’il a rassemblés, et, tourné vers les rayons du soleil, par le battement de ses ailes, il allume délibérément un feu pour lui-même, et ainsi il renaît de ses propres cendres (trad. franç. d’après l’anglais Stephen A. Barney, W. J. Lewis, J. A. Beach et Oliver Berghof). 
  • Avit de Vienne, Histoire spirituelle, I, 238-244 « Ici naît le cinnamome, qu'à tort la tradition attribue aux habitants de Saba. Ce sont ses branches que rassemble l'oiseau à la longue vie, lorsqu'il périt d'une mort qui le fait renaître, et que, consumé sur son nid, il se survit à lui-même et ressuscite d'une mort volontaire ; non content de vivre une seule fois selon son destin naturel, son corps alangui par le grand âge se régénère et des naissances réitérées soulagent sa vieillesse qui se termine par le feu » (trad. Nicole Hecquet-Noti).
  • Corbichon Propriétés 12,13 : Fenix est un oisel singulier dont il n’est que un au monde desquoy les laîcs gens se esbahissent moult; Fenix en arabie ou il naist est appelle singulier si comme dit Ysidore. De cest oisel dit Aristote qu’ils vit sans pareil pour 500 ans. Et quant il sent qu’il deffault par sa vieillesse il fait un ni de buches aromatiques et de bonne odeur qui sont si seiches que le feu si prant en este quant le vent vente que on appelle sanone ou zephyr. Et quant le feu est allumé le fenix y entre de sa volente et se art et de sa cendre il nasit un ver dedenz 3 jours qui croist petit à petit et lui viennent les plumes et la forme d’un oisel. Derechef, dit saint Ambroise en son hexaemeron que de li vieux ou de la cendre en vient un nouvel auquel les plumes croissent ou proces du temps et si prend la forme d’un oisel. Fenix est un oisel moult bel en ses plumes et ressemble a plume de paon et est moult solitaire et vit de grains et de froment moult nez. De cet oisel raconte alors que o mas le souverain nes que de la loy fist en la cite de eliopolis en egypte un temple a la semblance de celui de ... Il fist le premier jour de la solempnité de la pasques un feu sur l'autel de buches seiches aromatiques pour mettre leur sarifice dedenz er soudanement devant tous il descendit dedens ce feu un tel oisel qui fut ars et remene en cendre. Laquelle cendre fut cueillie du commandement de l'evesque et dedenstrois jours il en vuit un ver qui prist apres fourme d'oisel semblable à l'autre et s'envola tout hors du temple devant tous ceuls qui la estoient.

Anonyme (France), Le Phénix sur son bûcher, enluminure dans Bestiaire de la version B-Is de la première Famille, (encres, pigments à la détrempe et feuille d'or sur parchemin, vers 1270-1280), 19,1 x 14,2 cm (page)

MS Ludwig XV 3, f° 74v. , The J. Paul Getty Museum, Los Angeles, États-Unis d'Amérique © CC0 - J. Paul Getty Trust→

LE PHÉNIX, UN SYMBOLE MERVEILLEUX

De la puissance de Dieu
  • Origène Cels. 4,98 « Puis, continuant à défendre la piété des animaux sans raison, Celse donne en exemple: L'oiseau d'Arabie, le Phéniz, qui après de longues années émigre en Égypte, transporte le corps de son père, enfermé dans une boule de myrrhe comme en un cercueil, et le dépose au lieu où se trouve le temple du soleil. C'est bien ce que l'on raconte¹; mais le fait, fût-il exact, peut encore venir de la nature. La générosité de la divine Providence apparaît aussi dans les différences entre les animaux, pour montrer aux hommes la variété qui existe dans la constitution des êtres de ce monde, et jusque chez les oiseaux. Et elle a créé un animal unique afin de faire admirer par là, non point l'animal, mais Celui qui l'a créé» (trad. Marcel Borret).
  • Philippe de Thaon Best. 27 : Fenix dous eles at, Signefiance i at: Par cez eles entent Dous leis veraiement, La viez e la nuvele, Ki mult est sainte e bele; Ço vint Deus aemplir Pur sun pople guarir. Or fine la raisun, Altre cumencerum.
De la Résurrection du Christ
Chez les pères de l'Église

C'est depuis Clément que le phénix est une image chrétienne de la résurrection.

  • Clément de Rome 1 Cor. 25-26 « Considérons le signe prodigieux que nous offrent les régions de l’Orient, c’est-à-dire l’Arabie. Il y a là bas, un oiseau qu’on nomme "phénix". Il est seul de son espèce et vit cinq cents ans ; et lorsqu’il approche du terme de sa vie, il construit lui-même son cercueil où il pénètre, son temps accompli, pour mourir. De sa chair corrompue naît un ver qui se nourrit de la charogne de l’oiseau mort, puis se couvre de plumes ; et lorsqu’il est devenu fort, il soulève le cercueil rempli des ossements de son ancêtre, et l’emporte loin de l’Arabie, en Égypte, jusqu’à la ville nommée Héliopolis. Là, en plein jour, aux yeux de tous, il s’en vient à tire‑d’aile le déposer sur l’autel du soleil, puis il reprend son vol pour le retour. Alors les prêtres consultent leurs annales et constatent qu’il est venu après cinq cents ans révolus. Sera-ce donc à nos yeux prodige et merveille, que le Créateur de toutes choses ressuscite ceux qui l’ont servi saintement, avec la confiance de la foi parfaite, Lui qui nous a montré dans un simple oiseau la magnificence de sa promesse ? » (Trad. Annie Jaubert). 
  • Tertulien, De la Résurrection de la chair, 13 « Si le renouvellement de l’univers figure imparfaitement la résurrection ; si la création ne prouve rien de semblable, parce que chacune de ses productions finit plutôt qu’elle ne meurt, est rendue à sa forme plutôt qu’à la vie, eh bien ! voici un témoignage de notre espérance complet et irrécusable. Il s’agit en effet d’un être animé, sujet à la vie et à la mort. Je veux parler de cet oiseau particulier à l’Orient, célèbre parce qu’il est sans pareil, phénoménal parce qu’il est à lui-même sa postérité ; qui, préparant volontiers ses propres funérailles, se renouvelle dans sa mort, héritier et successeur de lui-même, nouveau phénix où il n’y en a plus, toujours lui quoiqu’il ait cessé d’être, toujours semblable, quoique différent. Quel témoignage plus explicite et plus formel pour notre cause ? ou quel autre sens pourrait avoir cet enseignement ? Dieu l’a déclaré lui-même dans ses Ecritures : "Il se renouvellera, dit-il, comme le phénix" ; qu’est-ce à dire ? Il se relèvera de la mort et du tombeau, afin que tu croies que la substance du corps peut être rappelée, même des flammes. Le Seigneur a déclaré que nous "valons mieux que beaucoup de passereaux". Si nous ne valons pas mieux que le phénix aussi, l’avantage est médiocre » (trad. Antoine-Eugène Genoud)
Dans les Bestiaires
  • Physiol. 7 « Le Seigneur a dit dans les Évangiles : "J'ai le pouvoir de déposer ma vie et j'ai le pouvoir de la reprendre ", et les Juifs furent irrités de ces paroles. Il existe en Inde un oiseau qui est appelé phénix. Tous les cinq cents ans il pénètre dans les forêts du Liban, et il imprègne ses ailes d'aromates et il transmet un signe au prêtre d'Héliopolis, lors du nou-veau mois, qui est Nisan ou Adar (c'est-à-dire Phaménôth ou Phar-mouthi). L'oiseau pénètre dans Hiéropolis imprégné d'aromates et le prêtre qui a reçu le signe vient et couvre entièrement l'autel de bois de vigne. L'oiseau monte alors sur l'autel où il allume avec son corps un feu qui le consume entièrement. Le lendemain, le prêtre inspecte l'autel et découvre un ver dans la cendre. Le surlendemain il découvre à sa place un oisillon. Et le troisième jour il découvre à sa place un oiseau adulte. L'oiseau salue alors le prêtre et s'en va vers la résidence qui est la sienne. Si donc cet oiseau a le pouvoir de se donner la mort et de se donner la vie, pourquoi les Juifs insensés s'irritent-ils contre le Seigneur quand il dit : "J'ai le pouvoir de déposer ma vie et j'ai le pouvoir de la reprendre ?" Le phénix représente le Sauveur. Il est venu des cieux, a déployé ses deux ailes, et il a apporté avec lui un parfum, et cela pour exalter la parole du ciel, afin que nous aussi nous étendions les mains et propagions le parfum de l'esprit par des conduites vertueuses » (trad. Arnaud Zucker)
  • Guillaume le Clerc Best. 9 : En cet oisel poez entendre / Nostre Seignor, qui vout descendre / Ca jus por nostre sauvement ; / De boenes odors finement / Fut charchie, quant en terre vint, / Por les prisons que enfer tint ; / En l’autel de la croiz sacree, / Qui tant est douce et aoree, / Fu sacrifie cest oiseaus, / Qui au tierz jor resort noveaus. / Mes plusors ne veulent pas crerre / Que la chose fust issi veire ; / Si ont grant tort, ce m’est avis. / Quant l’oisel qui a non fenix / Se demet et se mortefie, / Et au tierz jor reprent sa vie, / Moult est a creirre plus legier / De Deu qui tot a a jugier. / Ce que il dist en son sarmon / Ou n’a rien se verite non, / Ce dist cil qui est verite : / « Je ai, dist-il, la poeste / De poser m’ame et de reprendre. » / Veir dist il, veir nos fist entendre ; / Cil devon oir et retraire. / « Je ne vinc pas, dist il, desfaire / La loi, einz la vinc aconplir / Et assumer et aenplir. » / Issi ert le sage escrivains / Del reigne de ciel soverains, / Qui de son tresor met avant / Comme prouz et comme vallant. / Les viez choses et les noveles / Ensemble sunt boenes et beles. »

L’iconographie des premiers siècles symbolise la résurrection du Christ par un phénix sur un palmier, l’image traduisant l’homonymie du terme.

Anonyme (Angleterre), Le phénix perché sur un arbre, tenant un ver dans son bec, enluminure dans Bestiaire, (encres, pigments à la détrempe et feuille d'or sur parchemin, ca 1225-1250), ca 29,4 x19,5 cm (page)

MS. Bodl. 764, f° 70r., Bodleian Libraries, Oxford, Royaume Uni © Bodleian Libraries, University of Oxford - CC BY-NC 4.0→