La Bible en ses Traditions

Apocalypse 19,11–16

Byz V S TR Nes

11 Puis je vis le ciel ouvert

et il parut un cheval blanc

celui qui le montait s’appelle « Fidèle et Véritable »

il juge et combat avec justice.

12 Ses yeux étaient ∅

Vcomme

S Nes[comme] une flamme ardente

il avait sur la tête plusieurs diadèmes

et portait un nom écrit

Byz Sportait des noms écrits. Il y avait un nom écrit que nul ne connaît que lui-même

13 il était revêtu d’un manteau

Vvêtement teint de sang

son nom est « le Verbe de Dieu ».

14 Les armées du ciel le suivaient sur des chevaux blancs

vêtues de fin lin, blanc et pur

15 de sa bouche sortait un glaive affilé Byz V S TRà deux tranchants pour en frapper les nations

c’est lui qui les gouvernera avec un sceptre de fer

et c’est lui qui foulera la cuve du vin de l’ardente colère du Dieu tout-puissant

16 sur son vêtement et sur sa cuisse il portait écrit ce nom :

« Roi des rois et Seigneur des seigneurs ».

Texte

Procédés littéraires

1,1–22,21 NARRATION Construction d'un espace qui transcende l'espace

De la terre au ciel et retour ?

Psyberartist, Patmos, (photographie numérique, 2013)

© CC BY 2.0→ Ap 6,14 ; 20,12-15

Quand l’île a un relief aussi torturé que Patmos, elle s’avère à la fois solide et fragile: trouée vers le ciel par le vent et par l’eau et en constant contact avec les enfers à travers les séismes. À Patmos, le haut et le bas, l’ici et le là-bas se mêlent; on est assez suspendu entre ciel et terre. Et de fait, il est difficile de suivre les mouvements du Voyant de l’Apocalypse et de le situer précisément au fil du récit, entre rivage et mer, montagne et désert, ciel et terre :

  • D’abord, en Ap 1,9 il est dans l’île de Patmos.

Il monte ensuite deux étapes : 

  • Ap 1,10, saisi par l’Esprit, il se retourne (transe ?) ; 
  • Ap 4,1 : il monte vers le ciel dont une porte s’est ouverte ; il y observe une liturgie grandiose avec des échanges entre ciel et terre (les sceaux ouverts Ap 6, les humains marqués Ap 7), toutes sortes de catasrophes cosmiques aux sept coups de trompette (Ap 8-11) des anges debout ou s’activant entre ciel et terre (Ap 10,6) finalement dans le ciel le signe de la femme accouchant sur la terre, son enfant menacé par le dragon mais enlevé au ciel, le dragon restant aux aguets sur le sable de la mer (Ap 12,18) d’où émerge une terrifiante bête, bientôt rejointe par une autre montée, elle, de la terre (Ap 13).

Le voyant semble alors entre ciel et terre, entendant des voix venant du ciel (Ap 14,2.13).

  • puis il se concentre à nouveau sur le sanctuaire céleste d’où sont envoyés les septs anges porteurs de coupes (Ap 16) 
  • Il est rejoint par un ange qui le transporte dans un désert pour lui montrer la prostituée Babylone (Ap 17,1), dont il déchiffre la vision, puis il voit descendre du ciel (Jn 18,1) l’ange qui annonce sa chute ; entend dans le ciel l’alleluia de la foule des élus (Ap 19,1), voit au ciel le Verbe sur son cheval blanc et ses armées (Jn 19,11) ; un ange descend du ciel avec chaîne et clef pour enfermer le dragon (Ap 20,1), puis en présence de celui qui siège sur le trône blanc (au ciel ?)

Du cosmos au Logos et retour

Il est donc bien difficile de situer le Voyant. Finalement, le lieu où l'on est toujours le plus certain de se trouver, c’est encore la page du livre. Et justement, l'apocalypticien ne cesse de comparer le monde à un livre Procédés littéraires Ap 6,12–16 ; 20,12–15 ; 22,7–10.18s

Réception

Arts visuels

11–21 il parut un cheval blanc Chargez ! Le cavalier est plus explicitement associé au Christ dans l'enluminure anonyme du 15e s. que dans celle de Beatus de Liébana. Néanmoins, son auréole est mystérieuse, n'étant pas crucifère comme le nimbe caractéristique du Christ, mais en tourbillon, ce qui est un code iconographique unique et inédit.

Enluminure du 8e s. 

Beatus de Liébana (ca. 730-798), Commentaire sur l'Apocalypse (ca. 784), manuscrit, Latin 8878, folio 201v

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France) © Domaine Public→

15e s. 

Anonyme, Apocalipsis in dietsche (enluminure sur parchemin, 1401-1500), 84 x 24 cm, manuscrit, folio 22r, Département des Manuscrits. Néerlandais 3

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France) © Domaine Public→

13–16 vêtement teint de sang Seigneur des seigneurs Œuvre d'un célèbre artiste polonais aux origines juives et chrétiennes, cette image colossale ne laisse personne indifférent.

Christologie

Jan Henryk de Rosen (1891-1982), Christ en majesté (mosaïque, 1920-1960), abside nord

basilique supérieure du National Shrine of the Immaculate Conception, Washington D.C. (États-Unis) © D.R. photo BEST AISBL

colère Mt 3,7 ; Jn 3,36 ; Rm 1,18 ; 2,8 ; 5,9 ; Col 3,6 ; 1Th 1,10 ; Ap 6,16 ; 11,18 ; regard perçant He 4,13 ; cheveux blancs Ap 1,14 ; jugement de feu 1Co 3,13 ; He 10,27 ; 2P 3,7-12 ; 1Co 3,13-15 ; Ml 3,3 ; jugement Mt 25,41-43 ; bras étendu Is 52,10 ; chérubins Ez 1,4-21 ; 10,1-22 ; Ps 99,1-2

 Moqué par les uns comme un Jésus bodybuildé, rapproché par les autres de l'art soviétique officiel du milieu du 20e s., cette mosaïque est aussi pour d'autres l'occasion de redécouvrir dans les Écritures l'image du Christ souverain juge, et pas seulement doux agneau, qu'elles recèlent aussi.

1,11 ; 12,1 ; 15,1 ; 19,13 — Ce que tu vois, écris-le dans un livre + je vis dans le ciel un autre signe + son nom est « Verbe de Dieu » ... Contempler et transmettre le contemplé

Voir les symboles

Hans Memling (ca. 1433-1494), Jean l’Évangéliste à Patmos et les visions de l’Apocalypse (huile sur panneau de bois, ca. 1479), 172 x 79 cm, volet droit d'un retable d’autel (Tryptique des noces mystiques de sainte Catherine d’Alexandrie)

Vieil hôpital Saint-Jean, Bruges, Memlingmuseum (Belgique) © Domaine public→

À Patmos, Jean compose un étourdissant concentré de symboles bibliques. Il tire sa scénographie de la littérature juive, depuis ses adaptations de cosmogonies archaïques jusqu'à l’épopée nationale reconstruite en temps d’Exil et aux attentes messianiques déçues au temps du retour…

Mais il la tire tout autant du lieu où il se trouve. Les scribes juifs, à partir du 5e s. av. J.-C., ont affirmé toujours plus fortement la souveraine domination de leur Dieu comme Dieu unique et transcendant et son ultraproximité comme créateur de tout à partir de rien. Au premier siècle de notre ère, le →1 Hén. (43,4) établit une correspondance entre les deux et dans l’énigmatique →Asc. Is. (7,10) ce qui advient au firmament des cieux advient aussi sur la terre. Pour le juif qu’est Jean de Patmos, parce qu'elle est pensée et parlée par le Créateur avant même que l’homme ne lui prête ses mots, la nature est gorgée de signification qu’il appartient au poète et au prophète de découvrir.

Sur la formidable composition de Memling, on repère facilement la liturgie céleste (Ap 1,12-16 ) autour de l'Agneau (Ap 15,1-4) ; la vision de la Femme (Ap 12,1-17), les quatre cavaliers dans l'ordre...

Le Verbe à Patmos

Nicolas Poussin (1594-1665), Paysage avec saint Jean à Patmos (huile sur toile, Rome, 1640), 100,3 x 136,4 cm, en diptyque avec le Paysage avec saint Matthieu et l'ange

Art Institute, Chicago (États-Unis) © Domaine public→

Sur l’une des toiles de son célèbre diptyque de 1640, l’amoureux de l’art antique que fut Nicolas Poussin place avec raison saint Jean — écritoire en main — face à un piédestal de section cruciforme, au cœur d’un paysage avec mer, montagne et vestiges antiques intacts, en un contraste subtil avec le Paysage avec saint Matthieu et l'ange, où les eaux d'un Jourdain symbolique semblent aussi séparer l'évangéliste du Temple grandement ruiné à l'arrière-plan. 

Poussin a génialement compris le rapport intime qui lie les écrits de l’évangéliste du Logos incarné et l'inscription de ce même Logos dans le cosmos de Patmos où il séjournait...

Cinéma

1,1–22,21 Allusions à l'Apocalypse

  • Ingmar Bergman, Det sjunde inseglet [« le septième sceau »] (1957).
  • Vincente Minnelli, The Four Horsemen of the Apocalypse (1961).
  • Andrei Tarkovski, Offret [« le sacrifice »] (1985).
  • Peter Jackson, The Lord of the Rings (en particulier le 3e film, 2003).