Les trois annonces
Mt, comme les autres Synoptiques, présente trois annonces prophétiques par Jésus de sa victoire sur la mort :
- Mt 16,21 (// Mc 8,31 ; Lc 9,22) « À dater de là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s'en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour ressusciter. » L’épisode est suivi du déni de Pierre, traité de « Satan » par Jésus (Mt 16,23).
- Mt 17,22-23 (// Mc 9,31 ; Lc 9,44) « Tandis qu'ils se trouvaient réunis en Galilée, Jésus leur dit : — Le fils de l'homme va être livré aux mains des hommes, et ils le tueront et le troisième jour il ressuscitera. Et ils furent très attristés. »
- Mt 20,17-19 (// Mc 10,32-34 ; Lc 18,31-33) « Et montant à Jérusalem, Jésus prit avec lui les douze disciples en particulier et leur dit en chemin : — Voici, nous montons à Jérusalem, et le fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes et ils le condamneront à mort et le livreront aux païens pour être moqué, flagellé et crucifié et le troisième jour il ressuscitera. » L’épisode est suivi de la demande d’honneurs pour ses fils faite par la femme de Zébédée.
On peut y ajouter Mt 10,17-25 où, en prophétisant persécution et mort à ses disciples, Jésus prophétise aussi les siennes, ainsi que Mt 17,10-12, où Jésus donne sa version du scénario de la fin : « — Pourquoi donc les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ? Répondant, Jésus leur dit : — Assurément, Élie vient d'abord et il restaurera toutes choses. Or, je vous dis qu'Élie est déjà venu et ils ne l’ont pas reconnu, mais ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu. De même aussi, le fils de l’homme aura à souffrir par eux. »
Sources
Présentes dans les trois Synoptiques avec des variations autour d’un noyau fixe, ces prédictions ont les caractéristiques des traditions anciennes de la mémoire concernant Jésus.
- Peut-être une énigme-devinette (māšāl) de Jésus concernant sa destinée : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes (avec un jeu de mots sur homme), a-t-elle été enrichie par ceux qui l’ont transmise, à la lumière des événements de la fin de sa vie (identification des « hommes », détails sur la « livraison » et prolongement de l’intrigue) ?
- La triple répétition semble être primitive elle aussi, et remonter aux premières élaborations de la mémoire du ministère de Jésus en récit continu (de même, Jn 3,14 ; 8,28 ; 12,32-34 présentent une triple annonce de l’élévation du fils de l’homme).
Fonction narrative dans Mt : mise en place d'un suspens « noétique » autour du Ressuscité
Dans le récit évangélique, aide-mémoire sacré adressé à des lecteurs-auditeurs croyants qui connaissent déjà la fin de l’histoire (cf. Mt 28,20 ; Lc 1,4), il n’y a guère de suspens dramatique, mais plutôt un suspens noétique : dès le premier verset de l'évangile, qui annonce Jésus comme messie fils de David et fils d’Abraham, le lecteur est rendu attentif au dévoilement de l’identité profonde de Jésus qu’entend réaliser l’évangéliste. C’est ce dévoilement qui culmine dans l’eucatastrophe (mort et résurrection) des derniers chapitres.
La triple prédiction de la passion et de la résurrection et l'ensemble des allusions à la mort violente de Jésus font écho au « signe de Jonas » : le fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre (Mt 12,40). Selon Mt 26,61 (cf. Jn 2,19.21 « Détruisez ce Sanctuaire et en trois jours je le relèverai [...]. Mais lui parlait du sanctuaire de son corps »), Jésus semble avoir donné le signe du Temple. Or, ces annonces de résurrection d'entre les morts restent non comprises des apôtres (Mc 9,10), comme des ennemis de Jésus, qui en tirent prétexte à faire garder son tombeau (Mt 27,63-64).
« Résurrection » et « ressuscité » comme mots-énigmes
La résurrection est plusieurs fois mentionnée durant le ministère, mais jamais elle ne suscite d’attention particulière.
- On l’ignore (en Mt 16,22-24 Pierre gronde Jésus d’envisager un tel dénouement et se fait traiter de « Satan », puis Jésus enseigne qu’il faut porter sa croix si l’on veut être son disciple).
- Le mot résonne comme un signifiant vide (en Mt 17,23 les disciples se consternent, comme s’ils n’avaient pas entendu l’annonce de la résurrection).
- On semble la comprendre comme une promesse de victoire temporelle (cf. la réaction de la mère des fils de Zébédée, qui réclame un privilège pour ses fils en Mt 20,20-21).
- Au mieux, le terme « résurrection » a désigné une croyance discutée qu’il faut défendre contre des contradicteurs (Mt 22,23).
- Rien d’étonnant par conséquent à ce que l’annonce du dénouement heureux que Jésus fait incidemment en entrant dans sa passion (Mt 26,32) passe inaperçue.
Le mot « résurrection » est donc en quête de signifié jusqu’à ce que l’on rencontre le Ressuscité et, même alors, doute et hésitations semblent subsister (Mt 28,17).
Quid du « fils de l'homme » ?
Curieusement, en dépit des trois annonces dans lesquelles Jésus s'autodésigne comme →fils de l’homme, aucun récit d’apparition du Ressuscité ne parle explicitement de lui comme tel (au mieux, la figure est en filigrane dans la vision d’Étienne en Ac 7,56, et dans celle de Jean en Ap 1,13 ; 14,14). Tout se passe comme si la figure apocalyptique de Dn était vraiment et totalement accomplie par la réalité de la rencontre avec le Christ ressuscité : Intertextualité biblique Mt 28,18b.
