1 —— À la recherche d'Abraham
L'hypothèse de W. F. Albright
Abraham au Bronze Ancien
Pour Albright, l'existence d'Abraham est une nécessité de foi. Il cherche donc des preuves de l'historicité du premier des patriarches.
- Il observe dans les sociétés mésopotamiennes qu'il étudie une onomastique et un droit foncier similaires à ceux de la Genèse.
- La Genèse décrit les patriarches comme des bédouins. Albright cherche donc des trâces de présence bédouine, d'origine mésopotamienne, dans le pays de Canaan vers 2000 av. J.-C. Il s'agit alors de la fin de l'Âge du bronze ancien. Or le système urbain de Canaan, jusque là florissant, s'effondre soudainement selon Albright et de nombreuses cités demeurent abandonnées juqu'à la période du Bronze moyen. Ce phénomène s'explique par une vague d'invasions de nomades pastoraux venus du nord-est mésopotamien qui aurait déferlé sur la région. Albright les identifie aux Amurru des textes mésopotamiens et les appelle les Amorites. Il situe l'histoire d'Abraham précisément à cette période, le Bronze Moyen 1, entre les deux phases d'urbanisation cananéenne.
- Les milliers de tablettes retrouvées dans la cité hittite de Kültepe (datant de 2000 à 1700 av. J.-C.) attestent l'existence de routes commerciales reliant la sud de la Mésopotamie à l'Anatolie, ce qui rend vraisemblable le périple d'Abraham depuis Ur jusqu'à Haran.
- Les tombes de Beni Hassan en Égypte gardent, quant à elle, le témoignage d'échanges commerciaux entre l'Égypte et la Transjordanie, ce qui n'est pas sans rappeler la vente de Joseph par ses frères à des marchands d'esclaves égyptiens.
Pour J. W. Albright, Abraham est donc un caravanier de haute réputation, originaire du sud de la Mésopotamie, qui a parcouru toute la terre de Canaan jusqu'en Égypte, au 19e av. J.-C. (→, résumé dans → 42-43).
Abandon de cette théorie
Or cette théorie est aujourd'hui rejetée.
- L'urbanisme du Bronze Ancien ne s'est pas effondré d'un coup mais progressivement.
- Même si l'on n'observe plus de grandes cités cananéennes au Bronze Moyen 1 (→Chronologie du Levant : repères), la population demeure sédentaire, vivant dans des villages ou des hameaux. Le style de vie nomade reste l'exception.
- L'étude des réalisations architecturales ou céramiques révèlent une grande continuité stylistique entre la fin du Bronze Ancien et le début du Bronze Moyen. On a donc affaire à la même population indigène.
L'invasion amorite n'a donc pas eu lieu (→ 43-44).
La seconde hypothèse : De Vaux et Mazar
Abraham au Bronze Moyen
Une seconde hypothèse, soutenue par le père Roland de Vaux ou encore Amihai Mazar (1942-) situe Abraham à une époque plus basse, lors de la seconde phase d'urbanisation cananéenne, au Bronze Moyen II (→Chronologie du Levant : repères).
- La vie urbaine est alors à son point culminant pour l'Age du bronze. Sichem, Béthel, Hébron, Gérar sont des villes puissamment fortifiées, comme il est décrit dans la Genèse.
- Abraham aurait alors vécu dans sa tente à proximité des grandes villes. C'est un mode de vie qui est attesté dans les archives de Mari.
- Les sources extrabibliques de l'époque recèlent des noms d'origine amorite, proches, voire identiques à ceux des patriarches. Le nom de Jacob a été par exemple porté par un souverain de la dynastie hyksos en Égypte et par une ville conquise par Thoutmosis III. Or, il est complètement inconnu au 1er millénaire précédant notre ère.
- →Les tablettes de Nuzi révèlent des pratiques légales qui peuvent faire penser à certains épisodes de la vie d'Abraham. Un couple sans enfant pouvait ainsi adopter un enfant d'esclaves comme fils et héritier, comme le fait Abraham avec Éliezer (Gn 15,1-3). L'union d'Agar et d'Abraham trouve également un écho dans les tablettes de Nuzi, puisqu'il y écrit qu'un homme pouvait s'unir à la servante de sa femme si celle-ci était stérile et donnait son accord.
- Le voyage d'Abraham d'Ur à Haran s'inscrit dans un vaste réseau de circulations commerciales parcourant tout le Croissant fertile.
- La position de Joseph en Égypte peut être liée à la domination des princes sémitiques hyksos sur le delta (→ 44 ; → 57-59).
Déconstruction de l'hypothèse
Mais pour I. Finkelstein, il existe à cette théorie de nombreux contre-arguments.
- Le Bronze Moyen est une période dominée par des cités-États puissament fortifiées comme Megiddo, Haçor ou Jérusalem dont il n'est jamais fait mention dans la Genèse.
- Inversement, la ville de Gérar qui est mentionnée dans le Genèse comme un important centre urbain ne s'impose qu'à la fin du 8e et au début du 7e s. av. J.-C.
- L'onomastique, les modes de vie bédouins et les pratiques sociales et légales qui sont mises en avant par les archéologues pour souligner les similitudes entre le récit de la Genèse et le Bronze Moyen ne sont pas propres à cette période.
- Les Philistins et les Araméens sont des protagonistes majeurs de la geste d'Abraham alors qu'ils n'existaient pas encore au Bronze Moyen.
- Dans le récit de la vente de Joseph par ses frères apparaissent des chameaux (Gn 37,25). Ces derniers n'ont pas été domestiqués avant 1000 av. J.-C. La myrrhe, le beaume et les épices dont ils sont chargés rappellent le commerce de la route de l'encens dans lequel Juda jouait un rôle majeur à la période assyrienne (→ 44-46).
2 —— Israël, Juda et les autres : rétroprojection de l'histoire des deux royaumes avec leurs voisins ?
L'importance des Araméens
Les similitudes entre le récit de la Genèse sur Jacob et Laban et les relations complexes entre les royaumes de Juda et d'Israël et les Araméens font dire à I. Finkelstein que l'histoire de Jacob a été composée vers le 8e ou le 7e s. av. J.-C.
- Les Araméens n'existent pas encore à l'Âge du bronze, ils ne font leur apparition qu'au plus tôt au 12e s.
- Le royaume d'Aram-Damas prend au 9e s. une importance considérable dans la politique extérieure de Juda et d'Israël, en étant tour à tour allié et ennemi.
- La population du nord du royaume d'Israël est majoritairement composée d'Araméens. Les liens de parenté entre Jacob et Laban sont peut-être un écho littéraire de cette conscience d'une origine commune entre les deux peuples.
- L'établissement d'une borne frontière sur le Jourdain entre Jacob et Laban (Gn 31,51-54) reflète la frontière territoriale entre Israël et Aram.
Ammon, Moab, Édom et les autres
Les royaumes d'Israël et de Juda entretiennent également des relations conflictuelles avec les trois royaumes d'Outre-Jourdain, dont les origines sont relatées dans la Genèse.
- Ammon et Moab sont tous deux issus de l'union incestueuse des deux deux filles de Lot avec leur père – union d'autant plus infamante qu'elle est obtenue à coup de beuveries (Gn 19,30-38) !
- Les Édomites ont, quant à eux, Ésaü pour ancêtre. Le frère déshérité de Jacob est dépeint dans la Genèse comme un chasseur primitif, odieux à Dieu. Aux yeux d'I. Finkelstein, ce récit vise à légitimer d'un point de vue théologique la politique d'Israël envers Édom. Or celui-ci émerge, d'après les sources assyriennes, vers le 8e s. av. J.-C. et ne devient véritablement un rival qu'à partir du développement du commerce arabe, sous la domination assyrienne (→ 47-48).
Parmi les tribus et les cités mentionnées dans la Genèse, beaucoup ont joué un rôle majeur dans le commerce de la péninsule arabique à partir du 8e s.
- Les Qadarites
- Téma (Gn 25,15) qui désigne vraisemblablement avec une orthographe divergente la ville de Tayma, située au nord-ouest de la pénonsule arabique, et mentionnée dans les sources assyriennes.
- La source du jugement, c'est-à-dire Qadesh, selon Gn 14,7, désigne le grand oasis méridional de Qadesh-barnéa, aujourd'hui identifié à 'Ein al-Qudeirat, dans le Sinaï oriental. Or le site ne fut occupé qu'à partir du 7e ou 6e s. av. J.-C.
- Tamar, aujourd'hui 'Ein Hazevah, est une puissante forteresse du sud de la Mer Morte, datant de la fin de l'Âge du fer.
- Les ancêtres d'Abraham, Terah, Nahor et Serug portent les noms de villes assyriennes, proches de Haran (→ 48-49).
3 —— L'histoire des patriarches, une reconstruction idéologique ?
L'oeuvre littéraire de la cour du roi Josias
Selon Martin Noth (1902-1968), l'histoire des patriarches se composent d'un ensemble de traditions d'origine différente, réunies en un même récit, précisément pour unifier une population israélite hétérogène et donner à chacun une histoire commune. Le focus géographique de chaque histoire renseignerait sur son lieu d'élaboration. Par exemple, la vie d'Abraham est essentiellement centrée autour de la ville d'Hébron ; Isaac arpente surtout le désert au sud de Beer-sheva et l'histoire de Jacob se déroule essentiellement dans le nord et en Transjordanie.
I. Finkelstein reprend ce modèle documentaire mais, pour lui, la rédaction de l'histoire des patriarches répond à un programme politique et idéologique bien plus vaste. Lorsque le royaume du nord s'effondre, Juda développe un sens unique de son importance et de sa destinée divine : il est le petit royaume qui a survécu à l'invasion venue du nord. Et il fallait une épopée suffisamment puissante pour l'exprimer. Cependant, dans ce récit qu'il élabore, le royaume de Juda ne néglige pas d'honorer les traditions venues du nord. Abraham édifie non seulement un autel à Hébron mais aussi à Béthel et Sichem, les principaux lieux de culte du nord (Gn 12,7-8). Le premier des patriarches apparaît donc comme la figure qui unifie les deux traditions. Ainsi, pour I. Finkelstein, l'histoire des patriarches ne doit pas être lue comme un recueil de biographie de personnes ayant vécu près de 1000 ans plus tôt mais plutôt comme une tentative de redéfinir, par la puissance du récit, l'unité de tout Israël (→ 49-50).
L'oeuvre littéraire du retour d'exil
Cependant, la compilation de la Genèse n'est pas encore achevée au 7e s. av. J.-C. Elle continue jusqu'à la période perse au 5e s. Après l'exil, une nouvelle version vient l'enrichir, fortement liée à la communauté de prêtres qui se forment autour du Temple de Jérusalem : la source sacerdotale. Comme pour la fin de la monarchie, l'enjeu de ce travail littéraire est idéologique et politique. La maison de David a disparu et la nouvelle élite sacerdotale qui arrive de Babylonie est étrangère au pays. Il faut un nouveau repère à la communauté du Yehud et l'élite des prêtres va naturellement tenter de la faire autour du Temple de Jérusalem. Plusieurs récits concernant les patriarches trouvent alors un écho dans l'histoire contemporaine du peuple juif :
- Le long voyage d'Abraham d'Ur jusqu'à Canaan répète celui du retour des exilés.
- La rivalité entre Israël et Ésaü rappelle le retour des exilés en Juda où s'étaient installés, en leur absence, les Édomites.
- Hébron était une ville de premier plan dans les derniers temps de la monarchie. Or, elle est désormais cise au-delà des frontières de la province de Yehud. Y placer les tombeaux des patriarches permet de renforcer l'attachement de la communauté juive à ce lieu.
- Le début de la Genèse situe également l'origine du peuple d'Israël au coeur du monde civilisé. La ville dont est originaire Abraham, Ur, jouit d'un regain de prestige à la période babylonienne en redevant un centre religieux de premier plan.
Les légendes patriarcales servent donc de support idéologique aux prétentions des exilés de retour (→ 50-51).
