La Bible en ses Traditions

Genèse 1,3

M G V S Sam

Et Dieu dit : 

— Que la lumière soit et la lumière fut.

1,1–2,3 Deux récits de la création 2,4-25

Propositions de lecture

1,1–2,4a Un récit à double détente théologique L'enseignement de cette section est théologique, 

C'est pour mieux transmettre ce deuxième enseignement que le schéma de la semaine a été utilisé. Comme il y a huit œuvres, elles sont réparties de manière symétrique : il y en a deux le troisième et le sixième jour. Ainsi le “repos” de Dieu au septième jour devient le modèle que l'homme doit imiter.

Texte

Procédés littéraires

3–31 Dieu dit + « Dieu fit » RHÉTORIQUE Anaphores PRAGMATIQUE Actes de parole NARRATION Caractérisation de Dieu

  • À la création par la parole, « Dieu dit »,
  • s'ajoute la création par l'acte, « Dieu fait » le firmament, les astres (v.16), les animaux terrestres (v.25), l'homme (v.26).

L'auteur intègre ainsi p.ê. à une conception plus spirituelle de la création une tradition ancienne, parallèle à celle du second récit (Gn 2,4b-25), où Dieu « fait » le ciel et la terre, l'homme et les animaux. Surtout, il fait de son récit une véritable cosmogonie de la parole, ou du logos, plutôt que de l'agôn, (Genres littéraires Gn 1,1–2,4) car la création apparaît ici comme un acte de parole. Le monde surgit du néant ou du chaos par la puissance d'une énonciation. Nommer une chose, c'est lui donner une essence et un droit à l'existence. La parole n'est pas seulement un moyen de communication, mais une puissance d'engendrer des effets. 

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Genres littéraires

1,1–2,4 Ici commence + les générations du ciel et de la terre quand elles furent réées : Quels genres pour raconter le « commencement » ?

Distinctions

On peut envisager la création in fieri (l’acte de création, la façon dont on imagine l’advenue des créatures à l’existence), ou la création in actu (la création achevée). Le premier point de vue se déploie en cosmogonies, le second en cosmologies.

  • on appelle « cosmologie » une approche explicative et théorique de l'univers
  • On appelle « cosmographie » une approche descriptive et cartographique de l'univers (cf. Milieux de vie Gn 1,1.31).
  • On appelle « cosmogonie » un récit qui raconte les « origines du ciel et de la terre ». On distingue théoriquement deux modèles : les cosmogonies de l'agôn [lutte] décrivent un ordre conquis par la force d'un héros/dieu après une lutte, les cosmogonies de la parole présentent un ordre instauré par la raison et la volonté d'un démiurge/dieu à travers le pouvoir du langage. Pratiquement,  le conflit « physique » et l'acte de parole  interagissent dans les récits mythologiques. La parole n’y est pas seulement un moyen d’expression, mais un instrument d’action. Dans les traditions égyptiennes par exemple, le dieu Râ combat le serpent Apophis et par la force et par le Héka (énergie/parole active dans l'univers et dans le rituel) qui paralyse l'ennemi. En ce cas, la parole est comme une arme de l'agôn. (cf.Textes anciens Gn 1,1–2,4).

Application aux récits de la Genèse

  • Gn 1,1-2,4a offre un aperçu complet de l'origine des êtres selon un plan réfléchi. Tout vient à l'existence sur l'ordre de Dieu et tout est créé selon un ordre croissant de dignité. Dieu est antérieur à la création et tous les êtres ont reçu de lui le don de l'existence ou de la vie. L'homme et la femme, créés à l'image de Dieu, se trouvent au centre des œuvres créées ; de par la volonté de Dieu ils ont reçu le pouvoir de dominer sur les autres vivants. 
  • Il diffère de Gn 2,4b-25, que l'on peut qualifier d' « anthropogonie ».

Alors que le second récit parle essentiellement de la formation de l'homme et de la femme, le premier offre un aperçu complet de l'origine des êtres selon un plan réfléchi. Tout vient à l'existence sur l'ordre de Dieu et tout est créé selon un ordre croissant de dignité. Dieu est antérieur à la création et tous les êtres ont reçu de lui le don de l'existence ou de la vie. L'homme et la femme, créés à l'image de Dieu, se trouvent au centre des œuvres créées ; de par la volonté de Dieu ils ont reçu le pouvoir de dominer sur les autres vivants.

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Contexte

Milieux de vie

1–31 COSMOLOGIE Constitution de la représentation biblique du monde Derrière le texte actuel il y a sans doute une longue tradition ; il y a aussi les connaissances de l'époque en matière scientifique. Si l'enseignement théologique fait partie de la révélation divine, il n'en va pas de même des données liées à l'état embryonnaire des connaissances de l'époque sur le monde.

Textes anciens

1,1–2,4 Au commencement Cosmogonie biblique et cosmogonies orientales La cosmogonie biblique (Genres littéraires Gn 1,1–2,4) charrie des motifs, des thèmes et même des vestiges linguistiques qui rappellent d’autres récits cosmogoniques du Proche Orient ancien. Plusieurs concepts, motifs cosmographiques  ou mots dans les textes bibliques présentent des analogies avec ceux des cultures environnantes. Par ex. :

  • Gn 1,2 use d’expressions archaïques telles que « planant », « tohu-bohu » ; l’hébreu tᵉhôm (traduit abysse en grec et en latin) dérive d'une racine commune avec l'akkadien Tiamat, entité féminine symbole de l'océan des eaux salées primordiales des cosmogonies babyloniennes ;
  • En contraste avec le dogme de la création ex nihilo, le récit fait état d’un monde qui semble préexister à l’acte de la création.

Le texte biblique et les mythologies environnantes sont en relation sans qu’il soit toujours possible de préciser s’il s’agit d’influences, d’emprunts à des sources communes, ou tout simplement de manifestations diverses d’archétypes liés à la psychè humaine. Est ainsi posée la question de la relation entre la Bible et les religions du Proche Orient ancien.

Contrepoint cosmogonique

Cosmogonie et cosmographie bibliques se comprennent dans le cadre plus vaste du Proche-Orient ancien, l’Égypte, la Syrie, les Hattis, la Mésopotamie, et plus tard le monde hellénistique-romain. La Bible s’écarte de ces cultures sur des points essentiels :

  • contre le polythéisme (plusieurs dieux à l’œuvre dans l’advenue du monde) elle affirme le monothéisme (un seul Dieu Créateur de tout à partir de [presque] rien ;
  • en conséquence, la divinisation des substances créées (soleil, lune, terre, etc.) est contredite par l’interdit de les vénérer ;
  • le Créateur n'est aucunement localisé ;
  • la cosmogonie est structurée en 7 jours, ce qui n’est présent en aucun autre récit du Proche-Orient ancien.
Note de méthode

L'interprétation des parallèles dans la culture commune et les concepts généraux de l’Orient ancien. En effet, aussi bien les textes bibliques que le matériel extra-biblique sont difficiles à dater (par exemple, on peut connaître l’identité du roi qui a commandé tel objet, mais la chronologie proposée pour ce roi n'est pas nécessairement établie). De plus, la première attestation matérielle d’une idée ne donne pas nécessairement la date de l’idée représentée (un concept peut circuler pendant des siècles avant la première attestation préservée). Il est donc souvent difficile de savoir qui/quoi vient en premier, et qui a emprunté de qui (s’il s’agit d’emprunt et non pas d’une base commune).

Aux yeux d’occidentaux modernes, certaines représentations du monde peuvent sembler naïves. Néanmoins, les connaissances astronomiques du Proche-Orient ancien monde étaient loin d’être primitives. La science proche-orientale antique des mouvements des planètes et des astres, par exemple, est impressionnante. Le défaut le plus important est probablement le manque de compréhension de la rotation des planètes autour du soleil, mais on n’y parvint qu’au 17e s. de notre ère et cela non sans difficultés… En réalité, notre représentation moderne et contemporaine du monde (et de l’au-delà) s’enracine dans celle de l’Antiquité — fondée sur l’observation d’une réalité qui n’a guère changé depuis.

MÉSOPOTAMIE

Enuma Elish : Absû, Tiamat, Marduk & Cie

Le parallèle le plus proche de la cosmogonie biblique est sans doute le récit babylonien Enuma Elish (dénommé par son incipit : Enūma eliš lā nabû šamāmū « Lorsque là-haut les cieux n’étaient pas encore nommés… »). Ce récit est attesté à partir du 9e s., (à l'époque où commencèrent les contacts entre Assyrie et Israël sous le roi Achab), mais il semble avoir été composé dans les siècles précédents: la plupart des chercheurs optent pour une composition vers la fin du 2e millénaire.    

Fragment d'une tablette du mythe babylonien Enuma Elish, ou Épopée de la Création, (7e s. av. J.-C.), mis au jour à Ninive, dans la « Bibliothèque d'Assurbanipal »

K.3473, British Museum, Londres (Royaume Uni), photo Zunkir © CC-BY-SA-4.0→ 

L’œuvre compte environ 1100 lignes réparties sur sept tablettes cunéiformes. Redécouverte au 19e s. sous forme de fragments dans la bibliothèque d’Assurbanipal à Ninive, elle a pu être presque entièrement reconstituée grâce à d’autres découvertes.

  • Le récit commence avec la création comme coupure en deux des eaux primordiales. Aux origines, Apsû (eaux douces souterraines : nappes et sources) et Tiamat (eaux salées de l'l'océan chaotique) engendrent les dieux. Excédé par leur agitation, Apsû veut les détruire, mais il est tué par Ea, père de Marduk. En représailles, Tiamat lance une armée de monstres. Les dieux confient alors à Marduk le combat suprême : il vainc Tiamat, devient roi des dieux, crée le monde à partir de son corps, organise l’ordre cosmique et fait créer l’humanité pour servir les dieux, avant de fonder Babylone.
  • Enūma Eliš 4,137-140 « [Marduk] fendit Tiamat en deux comme un mollusque : il stabilisa une moitié, formant une couverture pour le ciel, il fixa un verrou et posta des gardes, leur ordonnant de ne point permettre aux eaux de s'échapper » (ANET 67).

Comme dans la Genèse, le ciel  (ici constitué de la dépouille de Tiamat) est une barrière solide et sa fonction première est hydraulique.

Marduk vainqueur de Tiamat ?

On a proposé d'identifier Marduk chevauchant son dragon Mušḫuššu et triomphant dans les eaux primordiales de Tiamat sur ce sceau-cylindre : la ligne séparant les deux plans d'eau indiquerait que Marduk a déjà fendu Ti'āmat en « eaux supérieures » et « eaux inférieures » :

Anonyme (9e s. av. J.-C.), Marduk ou Bel chevauchant le mušḫuššu, le « serpent féroce », triomphant des eaux de Ti'āmat vaincue, à l'occasion du Nouvel An babylonien, (sculpture et gravure sur lapis-lazuli, ca 855 – 819 av. J.-C.), sceau-cylindre dédié à Marduk par le roi babylonien Marduk-zākir-šumi,

Dessin tiré de : F.H. Weißbach, Babylonische Miscellen. Wissenschaftliche Veröffentlichungen der Deutschen Orient-Gesellschaft 4 (Leipzig, 1903), p.16, fig. I. © Domaine public→ 

Le 18 avril 1900, dans les décombres d’Isan ‘Amrän ibn Ali, on découvrit l’atelier d’un fabricant de perles. L’une des plus belles pièces est un sceau en lapis-lazuli portant le relief du dieu Marduk, accompagnée d'une inscription suivante en caractères néo-babyloniens disant en substance :

  • À Marduk, le grand seigneur, le puissant, le très élevé, le sublime, seigneur de l’univers, | seigneur des seigneurs, le juge exalté, qui rend les décisions pour les peuples, | seigneur des pays, seigneur de Babylone, qui réside dans l’Esagila, son seigneur | Marduk-nadin-sum, roi de l’univers, le noble, son adorateur, | pour la vie de son âme, pour le bien-être de sa maison, pour la longueur de ses jours, pour la stabilité de son trône | pour qu’il frappe ses ennemis et marche sain et sauf devant lui pour toujours | un sceau de lapis-lazuli brillant, orné d’or pur, soigneusement préparé | parure de son cou resplendissant, il l’a fait et offert ( trad. ad sensum d'après l'allemand de Weißbach, Babylonische Miscellen).

Cependant, pour les spécialistes, Tiamat ne possède pas d’iconographie fixe. C’est cohérent avec cela même qu’elle symbolise le chaos. Les tentatives d’identification dans l’iconographie antique sont donc des reconstructions interprétatives : on croit voir Tiamat dans des représentations de l’océan primordial, parfois figuré sous la forme d’un serpent ou dragon, d’une créature hybride, ou d’un chaos aquatique personnifié.

Des traces d’un modèle cosmogonique de l’agon (lutte) dans une paisible cosmogonie du logos (parole) ?
Un combat cosmique originaire ?

Une lutte primordiale ou agon cosmique fut peut-être un mythe ancien du Proche-Orient. Dans cette cosmogonie le dieu-guerrier cosmique, après sa victoire sur les puissances du chaos, aurait créé le monde et construit sa demeure terrestre, le temple. Comme les profondeurs abyssales étaient le lieu du Chaos et de la Mort, par contraste, le temple du dieu vainqueur était bâti dans les hauteurs, sur une montagne symbolique.

  • P. ex. dans le cycle de Baal, le dieu cananéen El a son palais sur une montagne cosmique dont jaillit la source de l'océan primordial.
L’alternative d’une origine paisible ?

Les cosmogonies sont rares en Mésopotamie et la naissance du monde n’est nulle part mise en image. Outre Enūma Eliš dont le passage cité plus haut évoque un agon cosmique entre le dieu Marduk et le chaos Tiamat, les autres récits de création ne mentionnent pas de lutte :

  • Le récit babylonien sur la tablette BM 93014→ (traduction dans Bottéro et Kramer 1989, 497-499) décrit une période où rien n'existait, hormis les dieux des profondeurs abyssales. Un mouvement se produisit dans les eaux, après quoi le dieu Marduk façonna la terre. Il créa ensuite l'homme et les bêtes, ainsi que les grands fleuves de Babylonie, et fonda les villes de Nippur et d'Uruk, avec leurs temples ; le tout paisiblement.
  • De même dans le prologue de Gilgamesh, Enkidu et le monde souterrain (version A, l.1-13) « En ces jours-là, en ces jours lointains, en ces nuits, en ces nuits reculées, en ces années, en ces années lointaines ; en ces jours d'autrefois, où les choses nécessaires avaient été manifestées, en ces jours d'autrefois, où les choses nécessaires avaient été pour la première fois correctement soignées, où le pain avait été goûté pour la première fois dans les sanctuaires du Pays, où les fours du Pays avaient été mis en marche, où les cieux avaient été séparés de la terre, où la terre avait été délimitée des cieux, où la renommée de l'humanité avait été établie, où An s'était emparé des cieux, où Enlil s'était emparé de la terre, où le monde souterrain avait été donné à Ereshkigal en cadeau » (trad. ad sensum de l’anglais d’après The Electronic Text Corpus of Sumerian Literature→).
  • Dans un autre récit, la création sort de la Rivière : « C’est toi, Rivière-divine, la créatrice de tout ! / Lorsque les grands-dieux ont creusé ton lit, / Ils ont mis la prospérité sur tes rives, / Et c’est en ton tréfonds qu’Éa, roi de l’Apsû, a édifié sa demeure : / Il t’a gratifiée de l’Emportement, du Flamboiement, de la Terreur, / Et il a fait de toi un Déluge irrésistible… » (Bottéro et Kramer, 486).

Quoi qu’il en soit d’un agon cosmique, ces cosmogonies font en général sortir le monde de l'eau. Il en allait de même en Égypte, où une cosmogonie bien plus développée faisait tout sortir paisiblement de l’océan primordial, appelé nwn (Noun), au fond des ténèbres. C'est le modèle d'une cosmogonie de la parole ou du logos qui se profile ici.

ÉGYPTE

En Égypte, la cosmogonie est beaucoup plus développée.

Un océan primordial au fond des ténèbres : Noun

Tout est sorti de l’océan primordial, appelé nwn (Noun), au fond des ténèbres :

  • Livre de Nout 35-38 : Noun est « le lieu où règnent les ténèbres. Il n'y a aucune lumière en lui. Chaque lieu étend chaque ombre. Il est entièrement recouvert de ténèbres, c'est-à-dire les eaux. […] Les ténèbres y surpassent celles du Douat » (notre trad. de von Lieven Alexandra, Grundriss des Laufes der Sterne: Das sogenannte Nutbuch, vol. 1: Text, CP 8/1; CNI Publications 31/1, Copenhagen: Museum Tusculanum, 2007).
  • Textes des sarcophages CT 76 II 4c-d « Le jour où Atoum est venu à l'existence dans le flot-hehou, dans le Noun, dans les ténèbres et dans le trouble » (trad. Bickel Suzanne, La cosmogonie égyptienne. Avant le Nouvel Empire, OBO 134, Fribourg : Éditions universitaires, 1994, 26).
Un dieu démiurge : Atoum

C’est de Noun qu’est tiré le dieu démiurge, Atoum :

  • Textes des sarcophages CT 335 IV 184/5b-190/1d « Adviennent (ici) les paroles de ma part, Atoum : —Je suis Rê. Je suis Atoum. Moi qui suis seul: Je suis Rê dans ses premières apparitions Il se lève à l'horizon. Je suis le grand qui est venu à l'existence de lui-même, Qui est-ce, le grand qui est venu à l'existence de lui-même? Ce sont les eaux du Noun, celui qui a créé ses noms, le maître de l'ennéade, celui qui ne peut être repoussé des dieux. C'est Rê. Qui est-ce? C'est Atoum qui est dans son disque » (trad. Bickel 1994, OBO 134,40). 
  • Textes des sarcophages CT 80 II 34g-35h « Atoum dit à Noun : ‘—Je flotte, entièrement engourdi. Mes membres sont inertes.’ […] Noun dit à Atoum : —‘Respire ta fille Maât [déesse de l’harmonie et de la rectitude], porte-la à ton nez fin que ton cœur vive. Ils ne sont pas loin de toi, Maât est ta fille avec ton fils Chou [dieu de l’air et de la lumière] dont le nom est Vie. Puisses-tu te nourrir de Maât. C’est ton fils Chou qui te soulèvera.’» (trad. Bickel 1994, OBO 134,42).

Les dieux vont alors se multiplier. Chou et sa sœur-et-épouse Tefnout (déesse de l’humidité) engendreront Geb (dieu de la terre) et Nout (déesse du ciel) le soleil, qui à leur tour vont engendrer Isis, Osiris, Seth et Nephtys, constituant ainsi les neuf dieux primordiaux, l’Ennéade.

Une Ennéade primordiale

Anonyme (19e dynastie), Livre des Morts, Papyrus d'Ani (image 3) : le jugement d'Ani, détail du registre supérieur, (pigments à la détrempe sur papyrus, 67 x 42 cm page encadrée), tombeau d’Ani, Thèbes, Égypte, ca 1250 av. J.-C. 

n°EA10470.3, British Museum, Royaume-Uni © CC-BY-SA-3.0→ 

Dans le « Livre des Morts », sur le papyrus d’Ani, la scène principale est au registre inférieur, qui occupe les 2/3 de la hauteur de l'image. Elle représente le jugement d'Ani, dans la Salle du Jugement. Au centre, la balance pèse le cœur d’Ani face à la plume de Maât, symbole de vérité et d’ordre, sous la surveillance d’Anubis, tandis que Thot consigne le résultat et qu’un monstre attend de dévorer le cœur en cas d’échec.

  • Au registre supérieur, une assemblée solennelle de neuf grandes divinités (Ennéade) préside au jugement : Rê-Horakhty, Atoum dédoublé en Atoum et Ra (les deux divinités à l’extrême droite), Shou,Tefnout, Geb, Nout, Isis, Nephtys, Hathor et Horus (à la troisième position de gauche), rejoints par les dieux personnifiant la parole divine (Hou) et la perception (Sia). Assises sur leurs trônes, elles incarnent l’autorité divine devant laquelle Ani est appelé à comparaître. 

Dans le registre inf. à g., introduit avec son épouse, Ani s’incline et récite le Sortilège 30B du « Livre des Morts », adressé à son cœur sur la balance : « Ma mère, cœur de ma mère, cœur de mes formes, ne témoignez pas contre moi, ne vous opposez pas à moi au tribunal, ne vous détournez pas de moi devant le maître de la balance. Vous êtes mon ka, qui était en moi. » Sous le regard de ces divinités, son âme attend l’issue de la pesée, qui déterminera son accès à l’au-delà...

Une montagne primordiale : le Benben

Dans la mythologie héliopolitaine, une butte, appelée bnbn (Benben), émergea des eaux du Noun. C’est sur ce tertre originel que le dieu créateur Atoum se manifesta lui-même et engendra le premier couple divin, marquant le commencement du monde.

  • Textes des pyramides PT 600 (pyr. 1652a-1653a) « — Atoum-Khepri, tu t'es élevé en tant que (butte) élevée, tu t'es levé en tant que benben dans le château du phénix à Héliopolis. Tu as craché Chou, tu as expectoré Tefnout, tu as tendu tes bras autour d'eux en un geste de ka afin que ton ka soit en eux » (trad. Bickel 1994, OBO 134,76).

Cette butte primordiale pourrait être le prototype des pyramidions, pierres de faîte monolithiques des pyramides et des obélisques. 

Pyramidion du roi Amenemhat III de la 12e dynastie, (sculpture sur granit, h. ca 135 cm x base ca 185 cm)

Dahchour, ca 1860-1814 av. J.-C.

n° JE 35133, Musée égyptien du Caire, Égypte © CC BY-SA 4.0→ 

Relativement bien conservé, ce pyramidion porte des inscriptions hiéroglyphiques autorisant le roi à s'adresser au dieu soleil. Sur le bas des quatre faces supérieures, deux lignes d'inscriptions sont inscrites. L'inscription orientale commence par : « Le visage du roi Amenemhat s’ouvre, il observe le Seigneur de l’Horizon traverser le ciel », celle du côté nord avec : « Plus haute est l’âme (Ba) du roi Amenemhat que la hauteur d’Orion, et elle rejoint le Duat. »

Conclusion provisoire

 Dans la Genèse, Dieu dit : « — Que la lumière soit », et la lumière fut. La parole divine structure le chaos par le commandement (Procédés littéraires Gn 1,3–31), si bien que le récit biblique présente à la fois des traces résiduelles d'un agon primordial qu'elle cherche à dépasser ( Genres littéraires Gn 1,1–2,4) et le modèle presque pur d'une cosmogonie de la parole (logos).

C'est dans le sens de cette dernière que sont allées les méditations sapientiale et apocalyptique sur la →Sagesse, le Logos et la Tora dans l’œuvre de la Création, et sur les →entités protoctistes, ou originaires, de la création. 

Réception

Arts visuels

3 Que la lumière lumière soit Création des anges ?

Hortus Deliciarum

Dans le manuscrit alsacien du Hortus Deliciarum, de Herrade de Landsberg au folio 3, la moitié supérieure montre Dieu en trône entouré de la cour céleste. À droite et à gauche du Créateur, la création de la lumière (Gn 1,3) est interprétée comme création des anges : 

Anonyme illustrateur de Herrade de Landsberg (1125-1195), Hortus deliciarum (Le Jardin des délices), enluminure sur parchemin, entre 1167 et 1185, copie partielle par Auguste de Bastard d'Estang (1832-1869), fol. 3r

Abbaye de Hohenburg (Mont Saint-Odile, Alsace, France)

Domaine public © photo : D.R. R. Green→.

Les inscriptions originelles sont connues par les relevés publiés par A. Straub et G. Keller (1879-1899).

Anonyme, La hiérarchie céleste autour du Verbe-Christ créateur, (enluminure sur parchemin, entre 1167 et 1185), illustration dans, Herrade de Landsberg (1125-1195), Hortus deliciarum (Le Jardin des délices), fol. 3r moitié supérieure, relevé par A. Straub et G. Keller (1879-1899)

Abbaye de Hohenburg (Mont Saint-Odile, Alsace, France, © Domaine public→   

Le registre supérieur présentait comme un titre le fragment d'une hymne à saint Michel énumérant les neuf ordres d'anges en l'honneur de l'archange Michel. Au-dessus de l'hymne, des précisions étaient notées pour rendre l'hymne cohérent avec l'organisation des anges représentée au folio 2v.

  • Armée angélique et Bataillon archangélique ;
  • Troupe souveraine ;
  • Vertu céleste et Pouvoir almiphona (?) ;
  • Domination numineuse et Trônes divins ;
  • Chérubins éthérés et Séraphins ardents.

(Dans la moitié inférieure, Lucifer encore dans toute sa gloire de plus beau des anges, se tient sur une petite éminence, avec les signes du pouvoir — sceptre, globe, vêtement somptueux —, servi par des anges. Les textes sur la page évoquent Ez 28, mais situent aussi l’épisode aux premiers temps de la Création).

Musique

1,1–2,7 Dieu créa le ciel et la terre La Création en musique : pour donner voix au commencement Comme si le récit de la création portait en lui-même une vocation sonore, Gn 1-2 a invité chaque époque à trouver dans son propre langage musical une forme pour dire le geste de Dieu sur le chaos.

20e s.

Lux Aeterna de Ligeti : la lumière avant d'être nommée

Rendue mondialement célèbre par son utilisation dans 2001 : L'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick (1968), Lux Aeterna de Ligeti dépasse le cadre cinématographique pour rejoindre l'une des questions les plus anciennes de la Bible : d'où vient la lumière, et comment naît-elle du chaos ?

Ligeti traite la lumière par ce qu'il appelle la micropolyphonie, qu'il décrit comme « une polyphonie complexe des parties individuelles, incarnée dans un flux harmonique dans lequel les harmonies ne changent pas soudainement mais fusionnent les unes dans les autres, une combinaison d'intervalles se brouillant progressivement » (Ligeti, « À propos du Concerto de chambre » dans L'atelier du compositeur, Éditions Contrechamps, 2013, pp. 258-259).

Les seize voix a cappella tissent une toile sonore dont les dimensions semblent cosmiques, forçant l'auditeur à reconsidérer sa perception du temps et de l'espace. Les ténèbres et la lumière n'ont pas encore été séparées, quelque chose d'incertain et de lumineux commence à sourdre du chaos...

György Ligeti (1923-2006), Lux Aeterna, 1966

Helmut Franz (dir.), Chor des Norddeutschen Rundfunks

© License YouTube Standard→, Gn 1,1–2,7

In the Beginning de Copland : la création murmurée dans un souffle a cappella

In the Beginning est une œuvre de dix-sept minutes pour mezzo-soprano soliste et chœur mixte a cappella à huit voix, composée en 1947 pour un symposium de critique musicale à Harvard, sur le texte intégral de Gn 1,1-2,7 dans la version King James.

Copland a expliqué sa démarche simplement : « Je cherchais un style narratif doux, utilisant la formule biblique « Et le jour suivant...» pour clore chaque section ». Ce découpage en sept jours structure l'œuvre de l'intérieur, comme une respiration liturgique qui avance sans se presser.

La musique est empreinte du shuckling juif (cette manière de balancer le corps en récitant la Torah) et mêle polytonalité, références au jazz et au blues, pour produire un récit de la création qui sonne résolument américain sans rien perdre de sa gravité biblique. Copland murmure la création : la voix soliste raconte, le chœur répond, et l'absence d'accompagnement instrumental laisse résonner le texte dans toute sa nudité.

Aaron Copland,  In the Beginning (CD, 2015), 1947

 James Morrow (dir.), Susanne Mentzer (mezzo-soprano), University of Texas Chamber Singers

American Classics, Naxos, © License YouTube Standard→, © NaxosofAmerica

18e s.

Die Schöpfung de Haydn : la joie du Créateur mise en sons

Die Schöpfung est l'acte de foi le plus accompli de Haydn, homme profondément religieux dont la dévotion, selon son biographe Greisinger, était « non pas sombre et souffrante, mais joyeuse et réconciliée ».

L'oratorio en trois parties, pour solistes, chœur et orchestre, suit les six jours de la création tels que les raconte Gn 1-2, complétés par le Paradis perdu de Milton et des psaumes, dans une mise en musique d'une ambition narrative sans précédent. Trois solistes représentent trois anges qui racontent et commentent les six jours de la création du monde selon la Genèse : Gabriel (soprano), Uriel (ténor) et Raphaël (basse).

Le prélude orchestral La Représentation du Chaos, d'une étrange modernité harmonique, dépeint le tohu-bohu de Gn 1,2 avant que l'explosion du chœur sur Et la lumière fut ne produise l'un des moments les plus saisissants de toute la musique occidentale.

Haydn traite le Genèse comme une joie à partager : chaque créature (le lion, le tigre, le ver de terre...) reçoit son propre portrait musical, comme si le compositeur prolongeait lui-même le geste du Créateur en nommant ce qu'il a fait.

Joseph Haydn (1732-1809), Gottfried van Swieten (livret), Die Schöpfung (Hob. XXI:2) [The Creation], 1796-1798

Christopher Hogwood (dir.), Academy of Ancient Music

© Licence YouTube Standard→, Gn 1,1-2,4 Si 16,22-28